A la découverte des noms des rues du quartier des Epinettes

 

 

A la fin du XIXe siècle, la spéculation haussmannienne a fait son œuvre au centre de Paris, alors qu’il reste encore aux Epinettes des terrains constructibles. Les architectes de l’époque s’emploient à y construire des immeubles à façades cossues : porte cochère, balcons travaillés, étage noble, façades sculptées, fenêtres décorées d’animaux fantastiques, de figurines grotesques, de fruits, signes extérieurs d’une société bien installée.

 

RUE DES APENNINS

Percée en 1845 par M. Mabille, l’ancienne rue Saint-Georges est appelée ainsi en 1867 en souvenir de la chaîne de montagnes du Nord de l’Italie où se sont déroulés des combats entre la France impériale et les troupes de Garibaldi. L’architecture de la rue témoigne de l’histoire sociale et architecturale des Epinettes : des ateliers et des maisons du milieu du XIXe jouxtent des immeubles haussmanniens de la fin du XIXe ou des constructions plus récentes.

De 1874 à 1877, Emile Zola trouve, au n° 21, la tranquillité nécessaire pour écrire. Paul Alexis et Maupassant se rencontraient là, à ses « réceptions du jeudi ». En 1875, un café charbon est ouvert, siège d’origine de la société des Café Richard. Ambroise Vollard, le marchand d’art qui a tant fait pour les peintres Impressionnistes, y installe sa première galerie dans les années 1890.

 

Un effroyable accident

Un effroyable accident est rapporté par le petit Journal Illustré du 1er janvier 1899 : « C'est un émerveillement de voir comme l'on construit vite aujourd'hui : un terrain est vide et nu, on repasse devant une quinzaine plus tard et voilà déjà trois ou quatre étages de bâtis. Que penseraient les architectes du Moyen-Age qui mettaient un demi-siècle à construire des monuments qui, il est vrai, durent encore ?

Que diraient-ils ? Probablement que se hâter est bien, à condition de ne pas tout perdre par trop de hâte. Or, la précipitation avec laquelle on construit maintenant amène parfois d'épouvantables drames comme celui qui vient d'avoir pour théâtre le quartier des Épinettes. Rue des Apennins, 40, une énorme maison, vient de s'écrouler, broyant sous ses ruines près de vingt ouvriers. Un tiers est mort et le reste ne vaut guère mieux.

Les experts nommés ne se sont point encore prononcés, on en est donc aux conjectures : d'après les uns, il y a vice de construction, d'autres affirment que les matériaux employés, les briques notamment, étaient de qualité inférieure.

Pour quelque motif que ce soit, voilà bien des victimes et l'on ne saurait assez redoubler de surveillance. »

 

Bâtiments remarquables

N° 12 - Edifié en 1860, ce petit immeuble présente une façade en plâtre ornementée d’écussons et de pilastres engagés qui lui donnent de la fantaisie.

N° 21 - Dans ce petit hôtel particulier avec jardin, Emile Zola s’installe en 1874. Le 14 avril, une réunion littéraire se tient avec Alphonse Daudet, Gustave Flaubert et Edmond de Goncourt. C’est le premier dîner des « Auteurs Sifflés ». Plus tard, les repas où excellait Mme Zola deviennent des rencontres mensuelles.

N° 26 et 29 - Ces deux immeubles construits dans l’entre deux guerres, par les architectes Bertin et Abro Kandjian sont caractéristiques du style paquebot, variante tardive du style art déco et du Bauhaus, en vogue dans les années 1930. La façade est libre de toute décoration. Des baies en largeur, des fenêtres en forme de hublot et en coins soulignées de minces profilés métalliques, des balcons tout en longueur et arrondis reprenant la forme des structures de bateaux. Le seul ornement est le jeu de l’ombre et de la lumière naturelle.

 

RUE DU CAPITAINE LAGACHE

Ancien passage Saint-Paul devenu passage Legendre en 1877, cette voie prend en 1931 le nom d’un aviateur mort en service. La mairie de Paris en a récemment fait une « rue aux écoles » avec une piétonisation totale due à la présence d’une école maternelle et primaire dont l’architecture est représentative des centaines d’écoles parisiennes bâties au début de la troisième République.

 

VILLA COMPOINT

La famille de vignerons Compoint possédait de nombreuses parcelles dans la commune de Montmartre et aux alentours. Son nom a été donné à de nombreuses voies.

Au n° 9, se trouvait la boutique de photographe où officiait en 1918 un certain Nguyen Ai Quoc, futur Hô Chi Minh !  Dans « la Vie ouvrière », journal syndicaliste, on pouvait lire l’annonce publicitaire suivante : « Si vous voulez garder un vivant souvenir de vos parents ou amis, faites agrandir vos photos chez Nguyen A-Q, 9 impasse Compoint (XVIIe) ». Son pseudonyme ne trompa pas longtemps la sûreté française qui fila, pas à pas, ce membre indochinois du Parti Communiste.

Plus tard, en 1937-1939, au n° 12, la délégation du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), poursuivit sa lutte contre la dictature franquiste et les Staliniens en montant des campagnes d’information et des actions d’aide aux réfugiés espagnols.

L’impasse a également abrité une verrerie pharmaceutique et l’un des ateliers de photocomposition les plus célèbres de Paris, Typogabor, dirigé par Paul et Peter Gabor entre 1973 et 1993.

RUE DAUTANCOURT

Percée vers le milieu du XIXe siècle sous le nom de Moncey par M. Lemarié, cette rue prit, en 1868, le nom du général qui défendit la barrière de Clichy en 1814 contre les Russes et les Autrichiens venus à Paris pour mettre fin au Premier Empire. Zola aurait, en 1867, terminé son roman « Thérèse Raquin » au n° 1, avant de partir habiter rue Truffaut en 1868.

 

Bâtiments remarquables

N° 5 - Un petit immeuble, en pierres de Paris enduites, blanchi de peinture et sans décors est typique des habitations du début du XIXe siècle : une porte centrale de bois et de bronze ouvragé, qui n’est pas cochère, surmontée de trois étages ouverts par trois fenêtres.

N° 8 - L’architecte Bocage a construit en 1888 un petit édifice classique qu’il a voulu élégant.

N° 10 - Lagrave signe, en 1912, un immeuble typique du style Art Nouveau des années 1890-1914. Sa façade déjà géométrique pré art déco lui a, sans doute, conféré un aspect très moderne en son temps !

N° 15 - Le peintre Alfred Sisley y habite en 1860, alors que deux de ses paysages sont admis au salon.

N° 40 - Un autre immeuble Art Nouveau ne lésine pas sur les représentations de la nature, feuilles de platanes et scarabée, tirés des mythologies grecque et égyptienne. La porte en fer, l’élément essentiel de la façade, est décorée d’émaux élégants. Le mélange du verre et du fer est un jeu subtil sur les transparences. En ce début de XXe siècle, le décorateur efface le travail de l’architecte !

N° 36 - Seule tranche sur des constructions emblématiques de l’histoire sociale et architecturale du quartier, la structure en béton des années 1970 de l’école primaire du Sacré-Cœur.

RUE DAVY

Autrefois appelée Sainte-Elizabeth, cette rue a été ouverte au milieu du XIXe siècle. Au n°14, se réunissaient en 1847 des Républicains : Barbès, Blanqui, Caussidière, Ledru-Rollin. Ce dernier échappe à une arrestation suite à une dénonciation. En 1864, la voie est rebaptisée, en hommage au physicien anglais inventeur de la lampe de mineur.

Chaque année, depuis 2002, l’association « Du côté de la rue Davy » y organise « La fête du livre » un des premiers samedis de septembre. Prémisse d’une rue dédiée au livre ? Tel est en tout cas le souhait des riverains.

 

Paroles

« Au premier abord, les riverains perçoivent leur rue, haute et aux bâtiments disparates, comme une rue plutôt pauvre, plutôt morne, plutôt morte...

Et pourtant, ils s’y plaisent comme s’ils devinaient inconsciemment ce qu’elle fut et ce qu’elle pourrait être. La rue Davy fut une rue où s’étalaient à touche-touche, pêle-mêle boucherie, bougnat, «bibliothèque et culture pour tous », primeur, marchand et réparateur de parapluies, pharmacien, charcutier de Toscane, fourreur, blanchisseuse-repasseuse, épicerie fine, coiffeur, librairie, papeterie-journaux-mercerie, matelassier, boutique de lingerie fine, vendeur et réparateur de machines à écrire, café-billard-tabac, chaisier, marchand de couleurs... »

Docteur Godard, fondateur et animateur de l’association Du côté de la rue Davy

RUE DU DOCTEUR HEULIN

Ancienne impasse, puis rue Trézel, ouverte dès 1846, elle a été rebaptisé en 1927 en hommage au médecin Vincent Heulin (1869-1926). Ce philanthrope jouissait d’une grande popularité parmi les habitants du quartier.

Aux n° 20 et 41, l’architecte Henri Cambon, l’architecte des Grandes Carrières, des Epinettes et des Batignolles du tournant des XIXe et XXe siècles, signe ces immeubles post-haussmanniens. Du classique parisien certes, mais toujours agréable à regarder !

RUE GUY MOQUET

Cette rue était autrefois une branche du chemin des Bœufs reliant les villages de Clichy et de Clignancourt. Ce fut aussi la Route Départementale n° 36, puis la rue Balagny en 1843.

Balagny, maire de la commune des Batignolles-Monceau avant et après son annexion à Paris en 1860, attire de nombreux industriels et contribue au développement du quartier. A la Libération, on dédie la rue à une victime de l’occupation allemande, le lycéen Guy Môquet (1924-1941), fils du député Prosper Môquet, jeune militant communiste français, fusillé par les Nazis à l’âge de 17 ans.

 

Lucien Maillard, historien et conférencier du XVIIe rend ainsi hommage à Guy Môquet, dans le journal Paris dix-sept n° 63 : « Une plaque de marbre, au n°34, sur la façade d’un immeuble en briques : “Au jeune héros national Guy Môquet, le Comité Local de Libération”. Dans  sa simplicité lapidaire, ce rappel de la tragédie de l’Occupation évoque le souvenir d’un jeune homme, encore adolescent, courant aux aurores pour rejoindre, avec ses camarades des Batignolles et de l’avenue de Clichy, le lycée Carnot où ses brillantes études le promettaient à un destin exceptionnel. […] Elevé dans une famille engagée – son père, Prosper, était un syndicaliste cheminot et député communiste du XVIIe arrondissement –, Guy Môquet avait déjà vécu comme une injustice, la dissolution du Parti Communiste Français, en septembre 1939, à la suite de la signature du pacte germano-soviétique. Lorsque son père avait été interné en Algérie par le gouvernement français, il avait adhéré aux Jeunesses communistes et écrit au président de l’Assemblée nationale, Edouard Herriot : “Je suis jeune Français, et j’aime ma patrie, j’ai un cœur de Français, qui demande et supplie qu’on lui rende son père, lui qui a combattu pour notre belle France avec tant de vertu”. Ses tracts témoignaient de son goût précoce du combat politique : “De l’ouvrier de la zone, avenue de Saint-Ouen, à l’employé du quartier de l’Etoile, en passant par le fonctionnaire des Batignolles, les jeunes, les vieux, les veuves sont tous d’accord pour lutter contre la misère”.

Le 15 octobre 1940, Guy Môquet est arrêté par trois policiers français au métro gare de l’Est pour propagande communiste. Emprisonné à Fresnes et à Clairvaux, il est transféré, en dépit de son acquittement, au camp de Châteaubriant, en Loire-Atlantique, avec d’autres militants. Le 20 octobre 1941, un an après, en représailles à l’exécution du commandant allemand Karl Hotz, Pucheu, le ministre de l’Intérieur de Vichy livre la liste de cinquante personnes incarcérées à Nantes, Chateaubriant et Paris. Les vingt-sept otages de Chateaubriant, dont Charles Michels, refusent le bandeau avant d’être fusillés. Guy Môquet est le plus jeune. A 16 heures, il tombe sous les balles allemandes. Dans sa dernière lettre, il écrit à sa mère : “17 ans et demi, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret si ce n’est de vous quitter tous”. Et il ajoute : “Vous tous qui restez, soyez dignes de nous, les 27 qui allons mourir !” »

 

Bâtiments remarquables

N° 5 - Pendant des années, les amateurs de livres ont hanté le n° 5 de la rue Guy Moquet, à la librairie La Virgule, fermée en 2012.

N° 13 - Là s’était installé le malletier de luxe Moynat, maison fondé en 1849, qui avait aussi des ateliers rue Coysevox et rue Capron. Ses productions concurrençaient Vuitton.

N° 52 - A l’angle de rue du Capitaine-Lagache, se trouvait le restaurant coopératif « La famille nouvelle », créé par un groupe d’ouvriers de l’industrie de la voiture, de charrons, de forgerons syndiqués. Son succès était très grand auprès des jeunes ouvriers. C’était aussi le siège du syndicat. Deux autres restaurants coopératifs avaient été ouverts rue de l’Aqueduc dans Xe et boulevard de la Villette.

 

La station de métro Guy Môquet

Située sur la branche est d’une ligne Nord-Sud qui, alors, s’arrêtait porte de Saint-Ouen, elle a été ouverte en 1911. Elle s’est d’abord appelée « Carrefour Marcadet », puis, en 1912 « Marcadet -Balagny », et enfin, en 1946, « Guy Môquet ».

RUE LACROIX

Ouverte en 1846, à l’emplacement d’une poterie, l’entreprise Ledreux, et de la brasserie Van der Erghel, spécialisée dans la bière blanche de Louvain. On lui donna le nom d’un entrepreneur en maçonnerie.

La partie centrale de la rue est bordée d’immeubles de petite hauteur probablement à cause de la présence de carrières provoquant une instabilité du sol. Entre la rue Lacroix et la rue des Apennins, on trouve de beaux jardins agrémentés de pièces d’eau et de petites maisons.

Une habitante raconte : « Derrière les façades de cette rue et de sa voisine, la rue des Apennins, s’est formé un vaste rectangle de jardins soigneusement arrangés, paradis des chats. On y aura vu des tortues libres qui disparaissent sous les feuillages de vieux marronniers et d’acacias. »

Bâtiments remarquables

N°40 - Un jardin arboré et fleuri laisse entrevoir le passé campagnard des Epinettes, où furent construits des immeubles romantiques aux façades sobres et élégantes, s’harmonisant avec l’apparent désordre de la nature.

N° 20 - Cet immeuble Art Déco, construit en 1929 par l’architecte Thomas, a une entrée élégante, et de belles ferronneries d’inspiration géométrique.

N° 27 - Là se trouvait la demeure de l’ouvrier relieur Louis-Eugène Varlin (1839-1871), militant socialiste et membre de la Commune de Paris, fusillé par les Versaillais, surnommé par ses camarades « l’honneur du prolétariat ». Il avait créé en 1857 la société de secours mutuel de sa corporation.

N° 28 - L’artiste-caricaturiste Adolphe Willette y travaille de 1910 à 1928 dans son immense atelier. Formé aux Beaux-Arts, il s’installe à Montmartre en 1882. En rupture avec l’académisme, il ignore aussi le mouvement impressionniste. Avec Emile Goudeau, il participe à la création du cabaret du Chat Noir, décore le restaurant Le Moulin Rouge, et aussi un salon de l’hôtel de ville de Paris. Peintre, décorateur, graveur, illustrateur, Willette est aussi un ardent polémiste et caricaturiste, collaborant à la « Libre Parole Illustrée » d’Edouard Drumont et à « L’assiette au Beurre ». En 1889, il se présente à la députation comme « unique candidat antisémite » dans le IXe arrondissement. Il est violemment anti dreyfusard. Il prend aussi la défense d’un ancien communard montmartrois, Jean-Baptiste Clément, créateur du « Temps des Cerises ».

Avec ses amis Poulbot, Forain et Neumont, il crée « la République de Montmartre.

N° 30 - Le docteur Georges Bouet, médecin, ornithologue et entomologiste, spécialiste de la mouche tsé-tsé y vécut et y décéda en 1957.

N° 46 - C’est là que vécut Gustave Lerouge romancier populaire (1867-1938). Il avait vécu auparavant rue Lacaille et 17 rue des Apennins Ecrivain, romancier, auteur de romans de cape et d’épée, de romans d’aventures, de science fiction, qui ont connu un grand succès. Son goût du fantastique laisse transparaître une sensibilité teintée d’anti américanisme et d’anti capitalisme. Il fut proche des anarchistes et des socialistes. En 1911, il publia un hommage à Paul Verlaine avec qui il partagea un dernier repas.

Son ami Blaise Cendrars prétendait qu’il possédait 312 volumes de Gustave Lerouge.

PASSAGE SAINT-MICHEL

Ouvert en 1860, bordé de petits immeubles réguliers de trois étages, ce passage, repavé il y a une vingtaine d’années, offre une étonnante perspective sur le clocher de l’église Saint-Michel des Batignolles.

Trois églises dédiées à Saint-Michel se sont succédé depuis 1858. L’édifice actuel de style néo byzantin a été construit entre 1913 et 1925 pour le gros-œuvre, et de 1934 à 1938 pour les finitions. L’entrée principale est surmontée d’un campanile de 37 mètres. Celui-ci abrite une volée de quatre cloches. Une statue en cuivre de l’archange réalisée par Fremiet, réplique de celle du Mont Saint-Michel, coiffe le tout.

 

Travail réalisé par des adhérents de déCLIC 17/18 dont Barberine d’Ornano et Philippe Lefrançois. Mis au point par Ismérie Ducrocquet et Idir Masson

Date de publication : 
12 septembre 2022