A la découverte du mur des fermiers généraux dans notre quartier

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Paris aura connu successivement sept murs d’enceinte à vocation défensive ou qui marquaient le prestige du Roi de France qui en a fait sa capitale. Le Mur des fermiers Généraux, qui enserra le Paris de 1784 à 1860, a rempli une tout autre fonction : contrôler et taxer les marchandises qui entraient dans la ville. Durant sa courte existence, Paris s’est profondément transformé. Promenade dans la partie du mur qui jouxte nos quartiers entre la barrière de Chartres, au niveau du parc Monceau et celle de Montmartre.

En 1784, Lavoisier, le savant, le chimiste, le philosophe aussi Fermier Général collecteur d’impôts pour le roi, propose au Contrôleur Général des Finances Loménie de Brienne, de faire construire un mur d’enceinte. Ce ne serait pas un mur de fortification, pas un ouvrage d’art militaire de défense contre l’extérieur et de protection de l’intérieur. Ce serait un mur fiscal. Ce mur correspond à la deuxième ceinture des boulevards et entoure les onze premiers arrondissements actuels. Risquons un anachronisme, c’est le parcours des lignes 2 et 6 du métro…

Ce mur devait être percé de 57 portes ou « barrières » et de maisons d’octroi qui contrôleraient les marchandises entrant dans Paris. Les produits agricoles, le grain, les farines, les poissons, les viandes, le gibier les fruits et les légumes, le bois, les produits de l’artisanat, indispensables au ravitaillement des Parisiens mais aussi les étoffes, les grilles en fer forgé, et tout ce qui est nécessaire à l’industrie, viennent de la province ou de la banlieue et sont soumises, en entrant dans l’enceinte, à une taxe obligatoire. Si on avait l’intention de lutter contre la contrebande, on voulait surtout gagner de l’argent.

 

Un mur continu de 3,24 m de haut

Sur décision du Contrôleur Général des Finances, Calonne, ministre de Louis XVI, on commence donc en 1874 la construction d’un mur continu, érigé à la périphérie des zones peuplées du centre, en des lieux agrestes, au milieu de champs cultivés, de bosquets et de petits bois. Ce mur mesurait 3,24 m de haut. Il était longé à l’intérieur d’un chemin de ronde de 11,60 m de large et à l’extérieur d’un boulevard large de 30 m environ. Il sera percé de 61 entrées ou « barrières »  dont 43 sont pourvues de maisons d’octroi dessinées par Claude-Nicolas Ledoux.

Mais, en 1787, alors que le budget de la France croule sous les déficits, Loménie de Brienne, trouvant le coût de l’entreprise exorbitant, fait suspendre les travaux, allant jusqu’à vouloir le faire démolir, tellement il était mécontent de ce qui avait été déjà construit. On se contente d’arrêter les travaux et de révoquer Claude-Nicolas Ledoux en 1789.

Tout de suite, ce mur est impopulaire. Beaumarchais en fait un alexandrin célèbre : « Le mur murant Paris, rend Paris murmurant », alors qu’un épigramme courait dans les rues de Paris :

« Pour augmenter son numéraire

Et raccourcir notre horizon

La Ferme  a jugé nécessaire

De mettre Paris en prison. »

Louis-Sébastien Mercier, dans sa description de Paris à la veille de la Révolution dénonce ces « coûteux antres de fisc transformés en Palais à colonnes ». Et que dire encore de ces Parisiens se plaignant que l’air pur de la proche campagne ne peut plus entrer dans la ville…

Le 12 et le 13 juillet 1789, des insurgés font des brèches dans le mur et incendient quelques barrières…

En 1791, on abolit les taxes sur les marchandises. Toutefois, en 1798, les députés du Directoire rétablissent un octroi municipal afin de pourvoir aux dépenses de la Ville de Paris et au soutien des Hospices et des secours à domicile. Les travaux des murailles reprennent, le mur est consolidé et la perception des droits renforcée.

Les barrières d’octroi du Mur des fermiers Généraux sont de forme cubiques ou cylindriques, flanquées de péristyles à colonnes composées de cylindres et de carrés superposés. Tous ceux qui entraient dans Paris devaient être saisis par leur beauté et leur puissance tout comme les hommes de l’antiquité entrant par les propylées d’Athènes devaient être émus par la beauté de l’Acropole. Ledoux nomma ces barrières les « Propylées de Paris », référence aux magnifiques bâtiments athéniens. Son projet « dévillager une peuplade de huit cent mille habitants ».

 

La Barrière de Chartres : échapper à la Ville

Louis-Sebastien Mercier, dans son Tableau de Paris en 1781, décrit ainsi le Paris de la fin du XVIIIe : un lacis de rues étroites, mal pavées, le plus souvent boueuses, puantes, tordues, sans trop de lumière le jour et pas du tout éclairées la nuit. On y trouve certes de beaux ponts, de belles places, de superbes palais et des hôtels particuliers, mais cela c’est pour la noblesse qui fuit les contraintes de Versailles ou pour la riche bourgeoisie qui ne s’y sent pas bien acceptée. Les Parisiens modestes vivent dans des maisons hautes à une ou deux pièces par étage. Quant aux plus misérables, ils s’entassent dans les nombreux taudis vétustes sombres et malodorants. Marcher dans Paris est une aventure quand il faut éviter le crottin de cheval, les ordures, les embouteillages et les dangereuses querelles de cocher. Où donc aller pour retrouver la nature, un air plus sain, le chant des oiseaux et les bosquets ombreux ?

Quand on habite le nord de Paris, le mieux est de flâner au Parc Monceau, construit entre 1773 et 1779 et ouvert au public en 1791. Un jardin pour la folie, la belle maison de campagne du duc de Chartres dont le fils Louis-Philippe sera roi des Français. Le duc de Chartres ne voulut pas de mur devant son parc : un fossé lui paraissant très suffisant.

Par où entrer dans le parc ? Par la Rotonde, la Rotonde de Chartres, la barrière de Chartres, une barrière du Mur qui ne perçoit pas l’octroi ! Œuvre de Ledoux, c’était plutôt un bureau d’observation sur la plaine, au-delà du mur, du fossé : bâtisse cylindrique, comme le Tempietto de Bramante, entourée d’un péristyle de 16 colonnes. Le duc de Chartres s’était réservé la terrasse pour observer le paysage alentour emporté par le goût de la nature et de la campagne. Paysage rural peu habité, réservé aux cultures pour le ravitaillement des Parisiens. Fruits et de légumes, choux, pois, salades. Cultures des céréales pour l’approvisionnement en farine et en pain. Les moulins de Montmartre s’aperçoivent au loin. Les troupeaux de vaches et les moutons qui rentrent par les chemins de terre et par les champs à l’étable font vivre cette campagne à la tombée du jour. Elle a inspiré Rousseau dans « les Rêveries du promeneur solitaire » : quand il se promenait hors de Paris, il se plaisait à « parcourir avec ce plaisir et cet intérêt que lui avaient toujours donné les sites agréables et s’arrêtait quelquefois à fixer les plantes dans la verdure ».

 Dans les années 1830-1840, le Parc était comme une île de tranquillité. Mais, bien loin au sud, par la rue de Messine on se retrouvait à l’entrée des abattoirs du Roule accotés à un marché au charbon.

La Barrière de Monceau : montrer la puissance de Paris

Passée la barrière de Chartres, longeant un boulevard ombreux qui s’ouvre sur la campagne, on arrive à la barrière de Monceau. Le bâtiment d’octroi massif est à l’extérieur du mur, pas de fantaisie pour celui-ci. Le projet de Ledoux de montrer la puissance de Paris s’exprime ici pleinement. Un chemin passe entre deux petites guérites en pierre. L’octroi est un bâtiment quadrangulaire longé par un péristyle de quatre colonnes à l’entrée. C’est là que se trouve l’administration qui gère les taxes. Sur l’aquarelle de Palaiseau de 1809, un homme s’en acquitte. Au pied de la colonnade, un gardien fatigué surveille les entrées et les sorties de deux femmes. Juste au-delà du mur, la campagne, traversée par un chemin qui mène à Paris.

Au mur d’octroi est accolé un réservoir. L’alimentation en eau est décisive pour une grande ville. Depuis toujours, les Parisiens consommaient l’eau de la Seine, et au XVIIIe siècle les apports de la Bièvre deviennent insuffisants. La pollution du fleuve est indescriptible, chargé de toutes sortes de déchets humains ou industriels. Un égout à ciel ouvert qui empeste aux jours de grande chaleur. Bonaparte ordonne en 1802 la création d’un aqueduc de dérivation de l’Ourcq (appelé l’aqueduc de ceinture) de la Villette à Monceau pour donner de l’eau plus saine. Pas de quoi faire là une belle promenade… surtout que, juste en face, là où Palaiseau, a peint une maison toute simple qu’on croit perdue dans un petit bois, tout en haut de ce qui est maintenant la rue du Rocher se trouvait le cimetière des Errancis ainsi annoncé : « Dormir, enfin ! ». Les errancis ou estropiés étaient de pauvres hères qui avaient recréé une sorte de Cour des miracles dans un vaste espace, près du mur pour susciter la pitié des passants.

Quand le cimetière de la Madeleine où on enterrait les guillotinés ne suffit plus, on réquisitionne cet espace vide le long du chemin de ronde de la barrière de Monceau. A partir de 1794, on y ensevelit, de nuit, clandestinement, les suppliciés du jour : Charlotte Corday, Danton, Camille Desmoulins, Fabre d’Eglantine, Lavoisier, quelle ironie ! Malesherbes, plus tard les victimes de la réaction thermidorienne Fouquier-Tinville, Saint-Just et les frères Robespierre. On dénombre 1119 victimes. Suite à la protestation des quelques habitants, le terrain est morcelé en 1797 et, autres temps autres mœurs, à cet endroit précis un Bal fait danser les Parisiens, troisième ironie ! jusqu’en 1860.

A la corne des bois et des bosquets de cet espace presque vide qui longeait l’aqueduc, à l’intérieur du chemin de ronde, les spéculateurs guettaient… Entre 1821 et 1826, le préfet de Paris Chabrol encourage à la construction de lotissements pour la bourgeoisie. Dès 1821 le banquier Jonas Hagerman et l’entrepreneur Sylvain Mignon achètent le jardin de Tivoli et la plaine des Errancis (les ossements du cimetière avaient été transportés aux catacombes). On conçoit un plan en étoile autour de la place de l’Europe d’où partaient des voies qui allaient du centre vers la barrière de Monceau. Les rues percées, la Ville décrète l’aménagement de trottoirs afin de protéger les toilettes de ces dames des éclaboussures des fiacres par temps de pluie et la mise en place de l’éclairage pour la sécurité des bourgeois. Ceux-ci font construire des hôtels particuliers entre cour et jardins, les plus modestes des habitants habitaient dans des immeubles de 4 à 5 étages. Quand on prohiba « les ateliers, forges, états à marteaux ou bruyants ou portant de mauvaises odeur », le caractère de bourgeoisie du quartier de L’Europe fut préservé pour de bon.

 

Au-delà delà de la barrière, le village de Monceau

Selon les plans anciens, c’est une allée bordée de maisons bourgeoises dont les jardins jouxtent les champs. A Paris, la spéculation immobilière flambe car la population augmente. La ville que décrit Louis-Sébastien Mercier dans son « Tableau de Paris » est devenue invivable. On répand du fumier devant la maison des malades pour étouffer le bruit, le sang des boucheries ruisselle dans les rues et se caille sur les souliers, les exhalaisons des fonderies de suif sont étouffantes… Qui le peut quitte le centre, et l’urbanisation se fait le long des grands axes prolongeant ceux de la ville ancienne à extérieur du Mur.

Passée la barrière de Monceau, on longe une belle allée déjà construite de quelques belles demeures ouvertes sur un jardin et les parcelles agricoles. Au bout de ce chemin, entre la rue des Levis, la rue de la Terrasse, on bute sur le château de Monceau dont l’entrée se trouvait place des Levis : une ferme fortifiée avec salle de gardes et colombier, pressoir, bergerie et prison. Ce château qui a appartenu à la famille Grimod de la Reynière est démantelé en 1867. Pour une halte, dès 1810, on pouvait se rafraîchir dans une grande salle de cabaret, le bal des Levis qui, dès 1840, devient un lieu de meeting politique fréquenté par Victor Hugo.

Autour des barrières se polarisent les premiers points d’urbanisation. La périphérie immédiate, moins taxée, attire des commerçants qui ouvrent des cabarets, heureux d’accueillir les ouvriers des chantiers de l’embarcadère de la gare Saint-Lazare, des débits de vin, des bals, des hôtels. La commune de Monceau, elle, dans les années 1820, n’est qu’un village-rue, isolé au milieu des champs. Il rejoindra en 1830 le village des Batignolles.

 

La barrière de Clichy : un dimanche après-midi aux Batignolles

D’après l’aquarelle de Palaiseau de 1809, la barrière de Clichy est à l’extérieur du mur qui traverse un espace rural arboré. Au-delà des corps de garde qui limitent le mur, c’est la rue de Clichy qui mène au centre de Paris. Reliant Clichy, elle est prolongée vers l’extérieur de Paris par la Grande rue des Batignolles qui, après 1860, deviendra l’avenue de Clichy. L’octroi est un bâtiment quadrangulaire austère et massif, longé par deux péristyles à six colonnes, construit en 1787, mis en service en 1790, détruit en 1860. Des maisons de campagne ont été construites çà et là le long de la rue de Clichy. Une gravure montre, des années plus tard vers 1830, quelques promeneurs, des marchands discutant autour d’un étalage de fortune, une charrette de foin attendant l’employé de l’octroi : l’activité est plus importante.

 

Passer la barrière de Clichy

Au-delà de la barrière de Clichy, à l’extérieur, dans le prolongement de la rue de Clichy, la Grande rue des Batignolles, les artisans ont installé leurs ateliers. Ils furent nombreux à s’installer dans une zone affranchie de droits d’octroi, profitant des produits venus de l’extérieur, moins chers et utiles à leur activité. On dit que s’établirent des Allemands, ébénistes et facteurs d’instruments de musique. Cet avantage fiscal vaut pour les produits servis par les aubergistes et les cabarets. Le père Lathuile se rendit célèbre, tout près de la barrière : en 1814, il réconforta les soldats qui résistaient aux assaillants russes en leur offrant du vin. Dans le tableau d’Horace Vernet qui célèbre cet évènement, on voit la barrière et un peu plus loin la publicité du cabaret en fresque sur le pignon de l’établissement. 

Les boulangers font du pain avec de la farine non taxée, des forgerons utilisent la houille, ferrent les chevaux, fabriquent les éléments de décoration des immeubles, les attelages sont rangés dans de vastes remises, les menuisiers fabriquent les matériaux de construction et les ébénistes travaillent le bois.

La ville croît en un entrelacs d’impasses et de ruelles qui grignotent les terrains cultivés. Il y avait aussi un lavoir, lieu réservé aux femmes, et en 1830, a été construite une salle couverte de chaume au milieu de contre-allées pour la compagnie d’Arcs de Montmartre sur un terrain cédé par Forest. Il faudra attendre 1894 pour que soit édifié l’Hippodrome. Mais ceci est une autre histoire…

Ismérie Du Crocquet

 

A suivre : de la barrière de Clichy à la barrière des Martyrs, par la barrière Blanche et la barrière Montmartre.

 

Du mur d’enceinte fortifié au mur fiscal              

Bien avant 1784 et la construction du Mur des Fermiers Généraux, dès la fin de l’époque gallo-romaine, Paris a été ceint de murailles : une enceinte romaine, puis une muraille carolingienne à la fin du Xe siècle. Au XIIe siècle, Philippe Auguste fait bâtir des fortifications entourant Paris qui s’était beaucoup étendu : de beaux vestiges en témoignent, rive droite rue des Jardins Saint-Paul près du lycée Charlemagne, rive gauche à proximité du lycée Henri IV. Charles V soucieux de protéger la ville dans une France ravagée par les guerres civiles et la guerre franco-anglaise, fait construire de 1356 à 1383 de hauts murs : là moins de vestiges visibles. Peut-être Rabelais avait il raison qui affirmait qu’un pet de loup suffisait à les abattre…

Une nouvelle muraille érigée dite muraille de Louis XIII ou des Fossés Jaunes intégrant les nouvelles extensions parisiennes est détruite entre 1668 et 1703, remplacée par les Grands boulevards. En 1780 ne restait comme fortifications qu’un vilain mur de vieilles planches disparates.

 

Claude Nicolas Ledoux (1736 – 1806) : le Terrible architecte selon Louis-Sébastien Mercier

Grand admirateur de l’art et de l’architecture antiques, il est un des représentant de l’art néo-classique en France avec Etienne Louis Boullée regroupant ceux qui ne goûtaient guère l’esthétique à la mode de l’époque, le style baroque, le style rocaille.

Il obtient très jeune une bourse pour étudier à Paris et après avoir découvert la culture latine il commence des études d’architecture. Architecte reconnu, il est très vite introduit dans le monde de la haute noblesse et de la riche bourgeoisie. Un ami revenu d’Italie lui fait découvrir le temple de Paestum au sud de Naples, le Panthéon de Rome et l’architecture de Palladio. Sollicité par des personnalités influentes et riches il construit des hôtels particuliers, des châteaux et des folies dont le château de Mauperthuis en 1763, le pavillon de la du Barry à Louveciennes en 1770. On peut encore voir dans le Marais l’hôtel d’Hallwyll, bâti en 1766, actuellement rue Michel-le-Comte, le seul de ses hôtels parisiens qui a échappé à la destruction.

Suivant l’anglomanie du temps, il privilégie des volumes dépouillés cubiques ou cylindriques, les façades percées d’ouvertures à la Palladio, ensemble de trois grandes fenêtres, celle du milieu surmontée d’un fronton à la grecque. De 1774 en 1779, il est chargé de la construction des salines d’Arc et Senans en Franche Comté, construites en cercle, figure parfaite de la représentation du monde qui laisse entrevoir un projet de cité idéale. A proximité, il réalise le théâtre de Besançon où il fait deviner un nouvel ordre social : les officiers s’installent au premier balcon, la noblesse est aux premières loges, la bourgeoisie un peu à l’arrière et le peuple qui jusqu’alors restait debout peut s’asseoir au parterre.

Architecte des Lumière, il veut que toute œuvre d’urbanisme et d’architecture corresponde à sa fonction.

Parce qu’on a jugé ses travaux bien trop dispendieux, Ledoux est jeté à la prison de la Force juste avant la chute de Robespierre. Libéré quand celui-ci est exécuté, il ne construit plus. Il publie un ouvrage : « L’architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation ». Il meurt en 1806.

 

La commune des Batignolles

L’essor de la commune des Batignolles se fait par une série de lotissements successifs, en dehors de toute règle d’urbanisme, résultat du remplissage progressif de parcelles agricoles inhabitées. On construit d’abord des habitations modestes le long des chemins et les îlots construits se rejoignent peu à peu. Aux Batignolles, les investisseurs sont des Batignollais, pas des financiers : Etienne Benard, ancien commis de barrière, Louis Puteaux maître maçon, Jean-Joseph Navarre marchand de bois. Entre 1825 et 1835, ils font rapidement construire des immeubles locatifs sans confort le long des rues proches du mur (rue des Dames, rue Lemercier, rue de Saussure, rue Nollet, dénominations modernes) avec parfois des façades ornées de médaillons sculptés ou, plus rarement, des niches harmonieuses abritant des statues de dieux ou de déesses antiques, pour rappeler que les beaux quartiers, de l’autre côté du mur, n’étaient pas loin.

L’écrivain Emile de la Bédolière 1812-1883 dans son « Histoire du nouveau Paris » (1861) rapporte qu’au début du XIXème le village des Batignolles c’était « quelques maisons éparses de fermes isolées, pas plus d’habitants que nécessaire à leur exploitation. […] Et puis on a construit des espèces de casernes où le propriétaire parisien accumule les locataires infortunés auxquels il vend de l’air et de l’espace. Des petits retraités trouvent aussi aux Batignolles la possibilité d’avoir une maison de campagne ». Une fois franchi le mur des Fermiers Généraux, le promeneur découvrait qu’il arrivait dans une sorte de paradis de gens aimables où « les avantages de la vie naturelle s’alliaient aux bienfaits de la civilisation ».

Le 10 février 1830, par une ordonnance de Charles X, le village de Monceau et le village des Batignolles, peuplés de 5000 habitants ne formèrent plus qu’une seule commune, affranchie de Clichy la Garenne. Le journal Le Moniteur du 21 mars 1830 informe ainsi ses lecteurs : « Les Batignolles et Monceau, au nord du boulevard extérieur, se sont tellement accrus par les bâtisses qu’on y a faites depuis quelques années qu’ils présentent l’aspect d’une petite ville moderne ». Depuis 1827, il y avait un bureau de poste, un bureau de papier timbré, deux débits de tabac, des marchands de vin, des restaurants, des hôtels, un commissariat de police, pas inutile si on sait que les abords du mur, hantés par les mauvais garçons et les filles faciles avaient mauvaise réputation, et les rixes de fin de beuverie dans les estaminets n’étaient pas rares.

En effet entre la barrière de Monceau et la barrière de Clichy il y eut dès 1830 tout ce qu’il fallait pour faire une ville, la présence du pouvoir religieux l’Eglise, du pouvoir politique et municipal, la Mairie, et un théâtre.

Les Batignolles considérées comme un petit paradis avaient évidemment une église : une petite chapelle en bois où les fidèles venaient boire le sang du Christ le dimanche et les fêtards se faire pardonner l’abus du petit vin des vignes alentour tous les autres jours. En 1839 cette église était trop petite. On demanda à l’architecte Paul-Eugène Lequeux (1806-1873) d’en dessiner une nouvelle plus grande et plus belle qui fut achevée en 1851 : basilique a plafond plat, précédée d’un porche à quatre colonnes surmonté d’un fronton à la grecque. Monseigneur Affre, tué sur les barricades de 1848, avait béni la statue de la Vierge… Pendant la Commune de 1871 cette église devint le lieu de rassemblement des femmes du quartier pour demander l’égalité avec les hommes.

La vieille mairie dispersée en plusieurs lieux et mal pratique ne répondait plus aux besoins de Batignollais. On en fit construire une nouvelle, inaugurée le 21 octobre 1849 en présence du maire des Batignolles et du prince-président Napoléon Bonaparte : banquet de quatre cents couverts, grand bal et feu d’artifice.  Ce bâtiment puissant fut dessiné par l’architecte Paul-Eugène Lequeux (encore). La puissance de la commune des Batignolles ainsi que celle du nouveau pouvoir de la seconde république étaient bien visibles : chacun pouvait contempler les pilastres, les péristyles, les frontons de la façade et surtout le campanile surmonté d’une horloge à 4 cadrans. Certains trouvaient que cette masse de pierres ne manquait pas d’élégance, d’autres la trouvaient ridicule. Ce bâtiment volumineux avait coûté un million de francs.

En 1830, la commune des Batignolles décida de se donner une salle de spectacle. Ce  théâtre prendra le nom d’Hébertot en 1940. En pleine période de spéculation immobilière, Besançon Souchet fit construire, rue Lemercier une salle de spectacles qu’on pouvait transformer en quelques minutes en salle de bal. Mais pour gérer un théâtre, il fallait un privilège royal. Le roi refusa d’octroyer ce privilège, cela contre l’avis de la municipalité. Souchet s’obstina à maintenir sa salle dont les bénéfices des représentations allaient souvent aux pauvres, si bien qu’en 1833, le théâtre de la rue Lemercier fut définitivement fermé. Pourquoi une telle obstination du roi ? Ce dernier était harcelé par les plaintes d’un chanteur-acteur Pierre Souvestre, petit fils d’un ancien aide fossoyeur du cimetière de la Madeleine, plus tard cimetière des Erancis où avaient été enterrés des membres de la famille royale guillotinés. On put  retrouver les corps grâce à Souvestre. Le roi lui en fut immensément reconnaissant : il lui accorda le droit de construire et d’exploiter une chaîne de théâtres sur les boulevards longeant le mur des Fermiers Généraux. Le maire de l’époque Louis Droux maintint cependant sa position et, avec le soutien du promoteur Louis Puteaux qui concéda 1200 m2 de terrain, fit construire, sur les dessins de Louis Lequeux, toujours lui, le théâtre Batignolles Monceau en 1838. Après bien des atermoiements, il finit par être administré par la famille Souvestre en 1845. Un beau et grand théâtre embellissait le boulevard ; on s’y précipitait de la banlieue, de Paris, pour se divertir dans la belle salle à l’italienne et sous un dôme magnifique, pour rire aux vaudevilles, pleurer aux mélodrames… avant de replonger frémissant dans la nuit du boulevard jusqu’à la barrière de Monceau ou la barrière de Clichy.

Des Tivoli à la barrière de Clichy, toujours plus au nord quand avance l’urbanisation

Au XVIIIe siècle, des champs, des prés, des petits bois occupaient l’espace compris entre les limites nord de la ville et le tracé du futur mur des fermiers généraux. Des grands et riches personnages, dont le duc de Richelieu, ont acquis là de vastes propriétés pour y construire des palais, lieux de plaisirs, plutôt amicaux et libertins que familiaux. On nomma ces palais des folies, constructions magnifiques entourées de jardins à la française, à l’anglaise, à l’italienne.

Rue de Clichy en remontant à gauche vers le nord, près de la rue Saint-Lazare, on pouvait admirer la Folie Boutin, que son propriétaire Boutin appela Tivoli. Quand en 1794, Boutin fut guillotiné, la Folie fut louée à un entrepreneur qui en fit un jardin de spectacles avec attractions variées, feux d’artifices, rotondes de bal, numéros de cirque équestres. Un voyageur allemand en a un souvenir émerveillé : « Il y a tout ce qui peut satisfaire les yeux et les oreilles, de la musique, des salles à danser, des bosquets, des jets d’eau, des labyrinthes, des comédies en plein air. » On construira même un établissement thermal.

En 1810-1812, on déplace le premier Tivoli à l’est de la rue (entre le 16 et le 46 rue de Clichy), dans l’ancienne folie Richelieu qui longe la rue Blanche. Dans ce deuxième Tivoli, de magnifiques jardins et un grand nombre d’attractions attirent les Parisiens riches et moins riches. Mais ce Tivoli sera progressivement démantelé du fait de la spéculation foncière.

Vers 1770, avait été érigée la Folie Bouexière, « petit Trianon » ombreux, tout près de la future barrière de Clichy par Charles François Gaillard de la Bouexière. Le Nouveau Tivoli en plus de toutes les attractions habituelles : bal, cafés, salles spectacles, montagnes russes, feux d’artifice, tir aux pigeons, a offert des moments extraordinaires comme l’exhibition des membres de la tribu indienne des Osages, dans des jardins éclairés la nuit. L’entrée était de 3 francs par personne, l’équivalent d’un jour de salaire d’un ouvrier qualifié. A Partir de 1840, le public se lasse et ne vient plus dans les Tivoli. Les propriétaires de l’époque Mr de Ségur, de Greffulhe furent autorisés à lotir.

 

La prison de Clichy rue de Clichy

Des Tivoli à la prison de Clichy, le chemin fleuri est des plus facile, entre jardins et bosquets. Cette prison pour dettes fut fondée en 1837. Les prisonniers y menaient une vie facile : ils disposaient d’une salle de jeux, d’un café, d’un restaurant, d’une salle de lecture. Jules Janin, dans un ouvrage collectif « Le Diable à Paris – Paris et les Parisiens », brosse en 1868 un surprenant tableau de la détention : « Vous êtes dans une prison d’un jour. Là vous n’entendez ni le grincement des verrous, ni même le cri du remords. Le remords de la prison pour dettes, c’est tout au plus le regret, tout au plus le repentir. On pense à ce qu’on a perdu, à ce qu’on retrouvera bientôt, on se rappelle les jours de fête, les nuits de bal… les festins… le bon vin… la belle dame penchée sur le devant de sa loge… Les joyeux captifs, ne les plaignez pas. ». La prison est supprimée en 1867.  Place aux immeubles bourgeois de  ce qui sera la rue du Cardinal Mercier.

 

 

1844 photo prise par Gustave Legray, un célèbre photographe qui habitait une maison cossue, à coté de ses ateliers photographiques au 7 chemin de ronde de la Barrière de Clichy.

De la fenêtre de sa maison, il a saisi une vue de ses ateliers, des bâtisses en bois, du chemin de ronde de la barrière de Clichy, du boulevard bordé d’arbres, du grand immeuble de 6 étages boulevard de Clichy, du Mur des Fermiers Généraux et du monumental poste d’octroi de Ledoux à l’extrémité du boulevard des Batignolles. A côté de ce grand immeuble presque bourgeois, on voit des maisons de faubourgs dans un ilot construit autour de la rue d’Antin (rue Biot) et la Grande rue des Batignolles (avenue de Clichy). Dans son atelier et chez lui, Gustave Legray recevait beaucoup : des élèves, des artistes. C’était le début d’un engouement très fort pour la photographie. La barrière de Clichy, c’était un peu la croisée des mondes parisiens dans le nord de Paris, surtout des Parisiens qui venaient se distraire et s’amuser dans les Tivoli.

Date de publication : 
17 décembre 2025