La Panthère des Batignolles

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A la fin du XIXe siècle, dans une Troisième République récemment établie et instable, les idées anarchistes se répandent parmi les ouvriers de notre quartier. Un groupe se constitue « la Panthère des Batignolles ». Jusqu’aux dernières années du siècle, il se distingua par ses confrontations avec les autorités et son opposition à l'autorité établie.

 

Quartier ouvrier situé au nord-ouest de Paris, avec ses usines de locomotives et de l’automobile naissante employant des milliers d’ouvriers, les Batignolles, constituaient un environnement propice aux idées contestataires. C'est dans ce contexte, au milieu des ateliers et des cafés populaires, qu'émergea en 1882 un groupe anarchiste nommé « La Panthère des Batignolles ». Ce nom s'inscrivait dans une pratique courante chez les anarchistes de l'époque, qui utilisaient des pseudonymes ou titres suggestifs, à l'image d'autres groupes tels que « Les Vengeurs » ou « La Bombe ». Aucun lien direct n'existe, a priori, avec une autre figure associée au nom de « Panthère des Batignolles », à savoir Jeanne Selmersheim-Desgrange (1860-1941), épouse d'Hector Guimard puis compagne et muse du peintre pointilliste Paul Signac.

 

La « terreur noire »

Revenons au groupe lui-même. Une dizaine de militants issus des milieux populaires y adhéraient et défendaient une approche illégaliste de l'anarchisme. Au-delà des discours théoriques, ils considéraient les actions directes et l'expropriation des biens comme des réponses à l'exploitation économique. Ce groupe illustrait l'esprit contestataire et illégaliste de l'anarchisme de cette période, caractérisé par une série d'actions contre l'État et les institutions bourgeoises, souvent qualifiée de « terreur noire ». Ses membres, majoritairement ouvriers ou issus de milieux modestes, organisaient des vols revendiqués comme des actes de redistribution, ainsi que des rassemblements publics. La « Panthère des Batignolles », active jusqu'aux années 1890, se distingua par ses confrontations avec les autorités et son opposition à l'autorité établie.

C'est en octobre 1882 que le groupe fut officiellement annoncé dans les colonnes du journal lyonnais « L'Étendard révolutionnaire ». Le journal était un hebdomadaire anarchiste publié à Lyon à partir du 30 juillet 1882 (successeur du « Droit social »), avec un tirage d'environ 5 000 exemplaires. Lyon, centre important du mouvement anarchiste en France, diffusait les informations et favorisait les échanges entre groupes, y compris parisiens comme « La Panthère des Batignolles », dans une optique de solidarité et de coordination nationale. L'ordre du jour de la première réunion du groupe (15 octobre 1882) y fut ainsi publié, comme un appel à une mobilisation plus large contre l'exploitation et les structures étatiques.

 

De la discussion à l’action concrète

L'objectif était clair : les anarchistes locaux, précédemment dispersés dans divers cercles parisiens, visaient à former un noyau indépendant pour contester les exploiteurs et les gouvernements. La première réunion, tenue à huis clos, portait sur la fabrication de bombes à main, un thème emblématique de la propagande par l'action de l'époque. Des conférences sur l'anarchie étaient organisées, ainsi que des loteries clandestines où des armes figuraient parmi les prix, afin de financer les activités. Les lieux de réunion changeaient régulièrement pour déjouer la surveillance policière : le 100 rue Legendre, le 32 rue des Dames, ou la salle du 8 rue de Lévis.

Entre 1882 et 1890, le groupe passa de la discussion à l'action concrète. En décembre 1884, eut lieu une première manifestation publique notable : un rassemblement au 8 rue de Lévis, animé par Louise Michel, dont l’adhésion au groupe est attestée par l'historienne Danièle Rousseau-Aicardi. Il appelait à l'union des travailleurs contre les gouvernements et le capital, ainsi qu'à l'expropriation individuelle (« Tout vous appartient ! »). La réunion dégénéra en affrontements : une charge policière intervint, entraînant des blessés et marquant un premier incident avec les forces de l'ordre.

 

Des figures reflétant le profil ouvrier du quartier

Clément Duval, ancien marin, fut l'un des fondateurs et principaux animateurs du groupe, aux côtés d'Adolphe Ritzerfeld. Il représentait l'approche illégaliste de la « Panthère ». Parmi ses compagnons figuraient Louis Duprat et Joseph Decker (tailleurs), Gustave Didier (mécanicien), Adrien Grenotte, Eugène Caron (cordonniers), Victor Ricois (employé) et Georges Roussel (marchand de journaux), ce qui reflétait le profil ouvrier du quartier.

L'arrestation de Duval en 1886, à la suite du cambriolage de l'hôtel particulier de Madeleine Lemaire au 31 rue de Monceau, mit fin à son rôle actif. Condamné initialement à la mort (peine commuée en travaux forcés en Guyane), il avait profité de l'absence des occupantes pour forcer l'entrée et dérober des bijoux et de l’argenterie d'une valeur estimée à 15 000 francs, avant de mettre partiellement le feu au bâtiment pour effacer ses traces. Interpellé lors de la revente des objets volés, il blessa gravement un brigadier de police en le poignardant pour s'échapper, ce qui entraîna des poursuites pour vol qualifié, incendie volontaire et tentative de meurtre. Jugé les 11 et 12 janvier 1887 devant la Cour d'assises de la Seine, Duval défendit son acte comme une forme de « propagande par le fait » et de « reprise individuelle au nom de l'anarchisme », présenté comme une expropriation justifiée face à l'exploitation économique. Il déclara : « Je ne suis pas un voleur ! Les voleurs, ce sont les riches. La nature, en créant l’homme, lui donne le droit à l’existence. Si donc la société ne lui fournit pas de quoi subsister, l’être humain peut légitimement prendre son nécessaire là où il y a du superflu. »

 

Des débats opposant anarchistes et socialistes

Son procès suscita des débats au sein du mouvement ouvrier, opposant les anarchistes (partisans de l'action individuelle) aux socialistes (qui y voyaient un acte criminel). Des réunions de soutien, comme celle qui eut lieu à la Boule-Noire à Montmartre le 23 janvier 1887, où Louise Michel qualifia l'acte de « fait de guerre sociale », appelèrent à des manifestations aux cris de « Vive l'anarchie ! » et accentuèrent la répression contre les anarchistes parisiens.

Déporté en Guyane, Duval s'évada en 1901, s'exila aux États-Unis, rédigea ses mémoires « Moi, Clément Duval, bagnard et anarchiste », et mourut en 1935 à Bruxelles.

La répression s'intensifia contre la « Panthère ». L'affaire Duval affaiblit le groupe en privant les militants d'une figure centrale. Des arrestations pour vols, propagande ou rassemblements dispersèrent les membres. Le groupe disparut vers 1890, ses survivants s'exilant ou militant de manière plus discrète. Le journaliste Albert Wolff, dans ses « Mémoires d'un Parisien » (1888), les décrivit comme « une poignée de bêtes dangereuses », destinées au bagne ou à l'échafaud.

Bien que de courte durée, l'histoire de « La Panthère des Batignolles » préfigurera les pratiques illégalistes de groupes comme ceux de Bonnot ou Ravachol, en présentant l'expropriation comme un principe révolutionnaire.

A part Louise Michel, l’histoire n’a guère retenu la mémoire de ces personnages. Si raconter n’est pas juger, surtout 140 ans plus tard, les recherches sur tel ou tel de ces protagonistes autorisent à dire que Clément Duval, dont le parcours tourmenté peut séduire les curieux, était un dangereux maniaque incendiaire : d’une manufacture de pianos à la fabrique de poêles Choubersky l’une et l’autre à Passy, jusqu’au BHV où l’engin incendiaire fit long feu, clamant « Feu aux exploiteurs méprisables ! Feu aux prêtres de l’ordre ! Le même feu les engloutira, le même ciel les couvrira ! » Ce type de démarche a généralement pour conséquence un durcissement des lois répressives. Quant à son camarade Victor Ricois, il termina sa carrière par des déclarations violemment antisémites lors de l’affaire Dreyfus.

Retenons plutôt Georges Darien (1862-1921) pamphlétaire, romancier, dramaturge qui aurait été lié aux Panthères des Batignolles. Entre autres romans de qualité, il publia en 1897 « Le Voleur », qui, réédité en 1955, trouva un nouveau public. De ce roman, Louis Malle, peu avant 1968, réalisa un film avec un bon Jean-Pierre Belmondo.

Aujourd'hui, le quartier des Batignolles, gentrifié et « apaisé » conserve peu de vestiges de cette période. Seules les adresses mentionnées dans ce texte évoqueront pour les promeneurs les événements qui s'y sont déroulés.

Vito d’Alessandro

 

L'anarchisme à Paris dans les années 1880

Dans le Paris des années 1880, le mouvement anarchiste se trouvait encore à un stade précoce de développement, tout en connaissant une maturation idéologique et organisationnelle qui préparerait son expansion dans les années 1890. Il s'inscrivait dans la continuité des mouvements révolutionnaires du XIXe siècle, particulièrement après la répression de la Commune de Paris en 1871, qui avait marqué profondément les militants.

La Troisième République, récemment établie et instable, faisait face à des inégalités sociales marquées et à des crises économiques récurrentes. Perçue comme conservatrice par de nombreux anarchistes parisiens, qui estimaient qu'elle ne répondait pas suffisamment aux demandes de la classe ouvrière, elle vit émerger des groupes et réseaux locaux, composés principalement de jeunes radicaux révoltés par les conditions de pauvreté, d'exclusion sociale. Ces entités, souvent autonomes, partageaient une critique de l'autorité et de l'État, influencée par des penseurs tels que Proudhon ou Bakounine.

Certaines actions isolées attiraient l'attention de la presse. En 1881, Émile Florion tira sur un habitant de Neuilly. En 1883, Paul-Marie Currien tenta sans succès d'assassiner Jules Ferry. En 1886, Charles Gallo lança de l'acide et tira des coups de feu à la Bourse de Paris.

Ces actes étaient commis par des individus agissant seuls, sans coordination stratégique. Ils reflétaient toutefois une radicalisation croissante, qui favorisa l'émergence de la « propagande par le fait » (attentats, sabotages) au détriment de la « propagande par l'idée » (éducation, presse, syndicats).

Les publications des journaux anarchistes et les réunions étaient surveillées par la police, attentive à l'évolution des revendications anarchistes et à leurs implications potentielles sur l'ordre social.

 

Date de publication : 
17 décembre 2025