
Dans un précédent article, nous avions invité le lecteur à nous suivre le long du mur des Fermiers généraux entre Monceau et la place de Clichy. Nous l’invitons aujourd’hui à cheminer avec nous jusqu’à Pigalle. Une balade entre carrières de gypse, bals et guinguettes, grisettes, couturières, modistes, artistes, mauvais garçons et lorettes !
A la barrière de Clichy les artisans des ateliers travaillent tout le jour, les marchands font des affaires, les paysans payent l’octroi, les voyageurs s’arrêtent aux cabarets, des Parisiens se dévergondent, des artistes découvrent ces lieux à la marge, tout près du mur... A la tombée du jour, les échos des réjouissances des Tivoli parviennent aux oreilles des jeunes gens à la recherche d’aventures et de fête.

Du tourbillon de Clichy à la Barrière Blanche
Et si, pour échapper au tourbillon de Clichy, on allait la barrière Blanche… En 1800, le bâtiment construit en 1787 de style classique est une modeste maison palladienne. Façade à trois arcades en rez-de-chaussée, celle du centre ouvrant sur le bureau d’octroi. Au premier étage, les trois fenêtres des logements des douaniers et de leur famille. Puis, la grille ouverte, le mur des fermiers généraux et le chemin de ronde dissimulé par des bosquets.
Le promeneur est alors à la croisée des chemins : le boulevard, en dehors de Paris, mène soit à la barrière de Clichy soit à la barrière Blanche, croisant le « vieux chemin » grossièrement empierré qui descend de la colline de Montmartre à travers les maisons du village, les champs, les vignes et les vergers et s’ouvre, passée la grille, sur la rue Blanche, plâtreuse, perdue dans les frondaisons des « folies » aristocratiques. Du haut de la rue, on aperçoit le dôme des Invalides et les toits de Paris.
Vingt ans après, la barrière de la Croix Blanche, devenue barrière de la Chaussée d’Antin, et enfin barrière Blanche agrippée à son mur est tout aussi bucolique, peu fréquentée. Le lieu incite à la rêverie mélancolique et romantique des peintres et des poètes.
Loin des rêveries et de l’agitation mondaine
Mais de la barrière de Clichy à la barrière Blanche, on est loin de l’agitation mondaine et des rêveries.
Au Moyen-âge, pour prévenir les incendies, les rois de France obligèrent les Parisiens à enduire de plâtre toute maison nouvellement construite. L’extraction du gypse ou pierre à plâtre très ancienne continua pendant tout l’ancien régime, surtout sur le flanc sud de la colline de Montmartre, à ciel ouvert ou dans des carrières souterraines sous les champs, les maisons et les moulins.
Les flancs de la butte ne furent plus alors qu’escarpements et ravins sauvages à la végétation rare. A proximité, les fours à plâtre transporté après cuisson en brouette ou en charrette et entreposé dans des plâtrières.
Les plâtriers payaient un octroi élevé pour entrer dans Paris par la rue Blanche, ressource considérable et inépuisable pour la ville. On disait qu’il y avait « plus de Montmartre à Paris que de Paris à Montmartre ». Ces carrières furent à l’origine de graves effondrements dont celui d’un bal public : le plancher ne résista pas au pas cadencé des danseurs.
Les carrières n’avaient pas bonne réputation : ces lieux vides la nuit, aux formes étranges de ravins, de grottes obscures et terrifiantes, étaient facilement investis par des vagabonds, des personnages louches, des repris de justice, des voleurs et des criminels. Une belle cachette pour Marat, recherché par la police en 1789 à cause des propos violents publiés dans son journal « l’Ami du Peuple ». Il échappa ainsi à la maréchaussée pendant une quinzaine de jours. En des périodes plus paisibles, les paysans voisins jetaient dans les caves désaffectées excréments et immondices pour faire de l’engrais…
Le fabuleux destin du Champ du Repos
Boulevard Blanche, près de la barrière de Clichy, on croise un petit chemin de terre longé de quelques baraques à l’air d’estaminets, pompeusement appelé rue du Cimetière. Un flâneur écrit : « Sur le penchant de Montmartre, à l’ouest, et à une petite distance des nouveaux boulevards est un vaste terrain… on le nomme Champ du Repos pour ce que c’est là… que l’homme jouit de son dernier repos, de la paix et de la tranquillité… »
Au Moyen-âge, les religieuses de l’abbaye de Montmartre enterraient les sœurs au cimetière du Calvaire près de l’église Saint-Pierre. En 1635, elles quittèrent le haut de Montmartre pour s’installer sur les flancs de la colline et léguèrent, un peu plus tard, ce lieu aux habitants du village. En 1791, le cimetière est saturé. On le ferme. Les morts seront enterrés au cimetière des Porcherons, actuellement carrefour de Châteaudun, et au cimetière de la rue Pigalle, de 1793 à 1798. Saturés à leur tour, les deux cimetières seront fermés en 1798.
Des inhumations scandaleuses
Après l’assaut des Tuileries le 10 août 1792, les corps de 300 à 600 gardes suisses et ceux de nombreux manifestants avaient été jetés pêle-mêle dans des carrières près de la barrière de Clichy, au lieu-dit la Carrière Blanche. Sous le Directoire, l’administration acheta une partie de ces carrières pour en faire un cimetière. Cet endroit sinistre fut appelé « Champ du Repos ». Les inhumations se faisaient le plus souvent dans des conditions scandaleuses, certains allant même jusqu’à jeter purement et simplement les cercueils dans les puits d’extraction.
En 1806, on ferme le Champ du Repos. Un peu plus tard, en 1811, on nourrit le projet de réaliser un beau cimetière pour les Parisiens du nord de la capitale : carrières organisées en perspectives, plantées d’ifs et des cyprès, de fleurs, de pelouses avec en son centre un crématorium en forme de pyramide. Un paysage romantique de lieux secrets pour pleurer et se souvenir. De quoi séduire la noblesse et les notables. Le préfet de la Seine, Camby, présenta un projet idéal de nécropole destinée aux familles opulentes.
Se remettre du chagrin de la perte d’un être cher
Le service des inhumations reprit en 1825… Les Parisiens furent déçus, le cimetière n’était pas aussi accueillant qu’on pouvait s’y attendre et les familles ne se précipitaient pas pour y faire ensevelir leurs défunts. Cependant, le cimetière du nord fut encore agrandi en 1847 vers le nord-est.
La cérémonie achevée, la vie reprenait vite le dessus : les guinguettes n’étaient pas loin pour se remettre du chagrin de la perte d’un être cher comme le Bal de la Reine Blanche à deux pas de la barrière Blanche.
Des plaisantins rapportaient que si cette maison respirait la tristesse, c’est que la patronne, belle au début du siècle, était, dans les années 1830, bien décatie et ses enfants sinistres. Un cabaret pour croque-morts ! Pourtant, la danseuse vedette fut longtemps La Belle-en- Cuisses qui, faisant le tour de la scène sur les mains, renversait ses jupes et ses jupons pour laisser voir aux spectateurs des dessous affriolants… et plus.
Des petits bals avaient profité de la notoriété de l’établissement. Là venaient danser les ouvrières avec leur amoureux. Les solitaires étaient vite repérées par les truands et les gibiers de potence. Quand les jeunes femmes déposaient leurs affaires au vestiaire, bonnet, tablier et sac, on leur remettait, pour une somme modique, un panier avec des morceaux de sucre et, pour un sou, elles y mettaient une fillette de piquette coupée d’eau qu’elles mélangeaient au sucre dans une cuillère. Derrière le bal, des champs, des vignes, des espaces déserts peuplés la nuit de miséreux, voleurs, couples d’amoureux au clair de la lune.

Prend le boulevard Blanche et tu verras Montmartre…
Gérard de Nerval disait de Montmartre : « Rien n’est plus beau que l’aspect de la grande Butte quand le soleil éclaire ses terrains d’ocre rouge, veinés de plâtre et de glaise, ses sols dénudés et quelques bouquets d’arbres encore touffus où serpentent des ravins et des sentiers ». Les promeneurs empruntant la rue Blanche, passé le mur et la barrière, découvrent la colline en remontant le Chemin Neuf longtemps chaotique, le plus souvent utilisé par les seuls paysans du coin qui s’embourbaient avec leur charrette en hiver et les carriers qui suffoquaient dans le plâtre et la poussière en été.
Un jour de 1809, Napoléon voulut se rendre à l’observatoire où était installé le signal de Chappe, près de l’église de Saint-Pierre de Montmartre. Il emprunta ce Vieux Chemin si impraticable qu’il dut descendre de cheval. Le curé qui l’accompagnait en profita pour convaincre l’empereur de créer une vraie voie de circulation. Ce qui fut fait à la grande satisfaction des habitants de la colline. Le Chemin, Vieux puis Neuf devint rue de l’Empereur puis rue Royale à la Restauration enfin rue Lepic du nom du général Lepic (1765-1827) en 1864.
Une population multipliée par 60 en un demi siècle
Après le brouhaha des processions ou des visites impériales, les paysans, bien trop accaparés par les travaux des champs, fréquentent peu les cabarets qui, pourtant, se multiplient car le village de Montmartre se peuple de plus en plus, les maisons gagnent sur les terres arables, les vignes et les cultures des céréales qui font tourner les moulins.
En effet, dans la première moitié du XIXe siècle, la commune de Montmartre connut une forte progression démographique : 628 habitants en 1800, 7202 habitants en 1841, 14 710 habitants en 184, 36 480 habitants en 1856.
Montmartre une colline sacrée ? Un village rural ? Une grande carrière ? Non : une petite ville. Depuis 1822, un petit théâtre a été ouvert par Souvestre : le Théâtre d’élèves… autant de jeunes comédiens que Souvestre n’avait pas à payer, l’ancêtre du théâtre de l’Atelier. Ainsi, tous les Montmartrois, anciens (paysans, carriers, porcelainiers de la manufacture de Clignancourt) et nouveaux (provinciaux, paysans venus des campagnes françaises vers Paris qui s’accroît) peuvent en 1837 se rendre à leur mairie érigée sur l’actuelle place des Abbesses. Montmartre sera rattaché à Paris en 1860.

Le grand monde : La Nouvelle Athènes
A la fin du XVIIe, l’abbaye de Montmartre, endettée, vend les terres de la partie basse du domaine au pied de la colline, au-delà du mur des Fermiers Généraux, à des carriers, des maçons, des spéculateurs. Un édifice religieux est construit puis vendu en 1796 comme bien national. En 1823, on posera la première pierre de Notre-Dame de Lorette, construite par Hippolyte Lebas et achevée en 1838.
C’était une campagne intensément cultivée qui s’ouvrait sur l’extérieur de Paris par la barrière de Montmartre et la rue Pigalle.
La barrière de Montmartre est un bâtiment cruciforme, ouvert de chaque côté par de lourdes arcades au centre d’une petite place semi circulaire (plus tard place Pigalle). S’y contrôlent les charrois de produits agricoles, de barriques de vin, les charrettes de plâtre et aussi les troupeaux de bovins menés aux abattoirs proches. Un monde rude où se rencontrent ouvriers des carrières, bouchers des abattoirs, artisans, paysans, poètes, peintres, sculpteurs qui se disent maudits, belles jeunes filles pas trop naïves à la recherche de la fortune ou de la renommée comme modèles, telle Ismérie Ducroquet, auprès d’artistes célèbres. Et, pour adoucir les sales quarts d’heure, quoi de mieux que les retrouvailles de cabaret ?
Mauvaises odeurs et combats de chiens
Le Grand café de la Place Pigalle est très fréquenté, on disait que l’établissement sentait tellement mauvais qu’on le baptisa « Au rat mort ». A certaines périodes de l’année, les parieurs organisaient des combats de chiens. Pas loin, un autre grand café : le Café de la Nouvelle Athènes, restaurant, café, salle de billard. Georges Moore, jeune voyageur anglais, plus tard romancier, poète, critique d’art se souvient : « J’entends la porte grincer sur le sable quand je l’ouvre… à 5 heures l’odeur végétale de l’alcool, bientôt on monte de la cuisine une soupe fumante et à mesure que la soirée s’avance, ce sont les odeurs mêlées des cigarettes, du café et de la petite bière… »
Le chemin de ronde, tout près du mur, semble perdu dans un petit bois : au début du XIXe siècle, ces arbres abritaient l’ancien cimetière de la rue Pigalle. En 1780, les ossements des cimetières du centre de Paris furent transférés à la périphérie de la ville. Ainsi, l’ancien cimetière de Saint-Roch fut-il déplacé derrière le mur des Fermiers Généraux près de la rue Pigalle. Mais les gouvernements de la Révolution supprimèrent tous les cimetières intra-muros et les vendirent comme bien national. On ferma donc le cimetière de la rue Pigalle en 1798. Le cimetière de Montmartre lui succéda.
La Nouvelle Athènes, miroir de la modernité sociale
Juste derrière le mur, descendant la rue Pigalle on découvre un autre monde, un autre Paris.
Le cœur du Paris moderne, fruit de la spéculation foncière menée par de grands banquiers de 1815 à 1820, s’imposa en 1830. On est loin du vieux cœur de la ville, de Notre Dame, de l’Ile de la Cité et des Palais aristocratiques du boulevard Saint Germain.
La Nouvelle Athènes est le miroir de la modernité sociale, le point final à la Révolution. Un nouveau Paris qui se détache de l’ancien. C’est le Paris vivant. Le divertissement s’est déplacé du boulevard Saint-Germain vers ce que l’on nomme la Nouvelle Athènes. Là se retrouvent les élites politiques, littéraires, artistiques et toutes les formes de la beauté et du luxe. C’est l’association du pouvoir politique et de ses intrigues, de l’argent, de la banque et de la presse.
A la Nouvelle Athènes, on pouvait constater la fin irrémédiable de l’aristocratie traditionnelle, envisager un monde futur délivré des tyrans, et construire un univers de liberté. Victor Hugo et Eugène Delacroix y célébrèrent les courageux combats des Grecs, de lord Byron contre les Turcs pour leur indépendance.
Une pléiade d’artistes
En 1820, le Receveur Général des Finances de la Seine, Augustin de Lapeyrière créa ce quartier circonscrit par les rues de La Rochefoucauld, de la Tour des Dames, Saint Lazare et Blanche. A proximité, Alexis Dosne fit édifier le quartier Saint-Georges. Adolphe Thiers épousera sa fille
Pourquoi la Nouvelle Athènes ? Evocation des multiples demeures construites dans un style à l’antique ou désir de souligner que ce quartier était habité par une pléiade d’artistes. L’architecte en chef a précisé qu’il voulait faire de belles maisons particulières, éloignées les unes des autres pour qu’elles puissent disposer entre elles d’une masse d’air considérable.
Les artistes ont lancé le quartier. Rue de la Tour des Dames habitèrent mesdemoiselles Mars, Duquesnois, le peintre Horace Vernet, le tragédien Talma. Victor Hugo s’installa à l’hôtel Roussel (1788) rue de la Rochefoucauld. Delacroix vécut rue Notre Dame de Lorette de 1844 à 1857. L’hôtel Dosne qui appartenait à la famille de Thiers, édifié en 1832, sera détruit pendant la Commune de 1871 et reconstruit aux frais de l’état.
Qui paye y va !
La Païva, une célèbre lionne, une femme qui gagne à être connue mais qui coûte cher, « qui paie y va », occupa l’hôtel de la place Saint Georges. Dévéria, Géricault, Gavarni habitaient dans des demeures plus modestes. Ary Scheffer se fit construire une maison ravissante et un vaste atelier dans un jardin de roses rue Chaptal, aujourd’hui musée de la Vie Romantique. Au 89 rue Taitbout, le square d’Orléans, un vaste ensemble de résidences à la londonienne fut un foyer artistique, littéraire, théâtral, musical considérable. On y donnait des soirées mémorables où se retrouvaient dans ce grand monde les plus belles femmes de Paris. Alexandre Dumas, invité par George Sand et Chopin écrivant « mon salon sera pavé de jolies femmes », répondit qu’il accourait « ventre à terre ».
De fait, George Sand, Frédéric Chopin, Pauline Viardot grande cantatrice comme sa sœur Maria Malibran, Liszt, Berlioz, Rossini ne manquaient aucune de ces réceptions où se pressaient bien d’autres célébrités.
Et puis, il y a des « lionnes », le demi monde dont la plus célèbres, la plus élégante fut Marie Duplessis, la Dame aux Camélias. Elle adorait qu’on lui offre les cornets de frites avec le sang frais des animaux récemment abattus dans les abattoirs. Et aussi des « lions » dont la véritable passion est l’apparat et le luxe. Leur maîtresse n’a pas plus de valeur qu’un tilbury qui éclabousse les passants. Ils dînent aux fenêtres des plus grands cafés pour qu’on les voie bien. Les chroniqueurs disent qu’ils n’ont pas la prétention de boire, mais de vider un grand nombre de bouteilles. En bref ils sont ignorants de l’amour et de ses folies et se veulent d’une parfaite indifférence au monde. Tout comme les dandys qui aiment les femmes autant que les chevaux, qui les méprisent pour s’en faire encore plus aimer.

Face aux dandys, les grisettes et les lorettes
Les grisettes couturières et modistes avaient deux amants, un pour le plaisir, l’autre pour le budget. Celle qui obtenait de l’avancement devenait lorette, mot apparu en 1841 sous la plume de Nestor Roqueplan directeur de l’opéra Le Peletier. Gavarni en a fait le sujet de ses nombreuses gravures.
Les lorettes étaient des jeunes femmes légères qui s’étaient installées dans le quartier de la rue de Vatry, plus tard rue Notre-Dame-de-Lorette, Breda Street à la barrière Montmartre. Les spéculateurs leur proposaient de s’installer dans des appartements nouvellement construits, encore peu habitables, trop humides à cause du plâtre qui était long à sécher. Elles payaient ou se faisaient payer un loyer modeste à condition de faire marcher le chauffage, de mettre des rideaux aux fenêtres et de faire croire que le logement était habité.
Pour Maurice Aulnoy (1802-1856) dans son ouvrage « Physiologie de la lorette », la lorette a horreur du travail, elle ne tolère pas les morsures de l’aiguille c’est un aiglon aux ongles pointus et au gazouillement sans rythme. Pour devenir lorette, la grisette renonce à la pipe quand la lorette fume un vilain cigare. La grisette renonce au cidre de Normandie quand la lorette croit que la France, sa patrie, se compose uniquement de la Bourgogne et de la Champagne. Elle a deux cartes à jouer un as de cœur et un as de trèfle. Elles ont été objet de littérature, chez George Sand ou Balzac.
La Lorette, dit Balzac est un mot décent pour désigner l’état d’une fille difficile à nommer. Pour l’inventeur de la bohême, Henri Murger, les hommes leur ont inoculé la vanité et la sottise. Ce sont des créatures impertinentes, beautés médiocres dont le boudoir est un comptoir où elles débitent les morceaux de leur cœur…
Ne nous y trompons pas. Pour faire vivre ce monde si brillant, il faut un monde secret de domestiques, d’artisans, de mendiants occasionnels qui font de Paris une ville révolutionnaire.
De la barrière des Martyrs à la barrière Rochechouart
Enjambons la barrière des Martyrs installée, on s’en doute, au croisement du boulevard extérieur et de la rue des Martyrs pour évoquer le rôle des abattoirs de Montmartre, appelés aussi abattoirs de Rochechouart, construits le long du mur des Fermiers Généraux entre 1810 et 1818 sur de très vastes terrains, près de 4 hectares délimités par l’avenue de Trudaine au sud, la rue Rochechouart à l’est, l’actuelle rue Lallier à l’est à deux pas de la rue des Martyrs. Ils ne fonctionneront qu’une cinquantaine d’années mais sont un puissant témoignage de ce que peut le pouvoir en matière d’urbanisme et aussi de l’empreinte qu’ont laissée les bouchers dans la construction du mythe de Pigalle.
C’est donc en 1810 que Napoléon décréta la construction de cinq grands abattoirs, le Roule, de Montmartre, de Ménilmontant, de l’Hôpital, de Vaugirard, à proximité immédiate du mur enserrant Paris. Ils remplaceront les nombreuses « tueries » installées au cœur de la ville où, chaque jour, étaient abattus 500 bovins et 1500 moutons dans des conditions d’hygiène exécrables. Il sera désormais interdit de conduire des bestiaux dans Paris. Ces nouveaux abattoirs doivent répondre à de meilleures normes d‘hygiène : eau courante, évacuation des eaux usées dans un réseau d’égouts encore balbutiant même si, après l’épidémie de choléra de 1832, (20 000 morts à Paris) une commission d’enquête classera les abattoirs dans la première classe des lieux insalubres, comme les hôpitaux.
L’architecture est aussi de qualité ménageant de très belles vues sur un Montmartre hors les murs en plein développement.
Ces abattoirs napoléoniens furent démolis en 1867. Haussmann les avait regroupés à la Villette, à une porte du Paris agrandi à 20 arrondissements. Ce fut l’occasion d’une nouvelle opération d’urbanisme avec la construction du collège Rollin qui deviendra le Lycée Jacques Decour en 1944, du Jardin d’Anvers, et aussi d’un lotissement haussmannien, les 4 blocs d’immeuble des rues Gérando et de Dunkerque, sans doute pour financer l’opération.
Ismérie Ducrocquet

Montmartre, une colline sacrée
Montmartre était une colline sacrée. C’est là que fut martyrisé Saint Denis. On y érigea un calvaire et, à son sommet, on y construisit une très belle église, sur les vestiges d’un temple romain. Des bénédictines fondèrent en 1137 une abbaye qui, rapidement, jouit d’un prestige considérable et de richesses immenses. L’abbaye fut détruite sous la Révolution.
Au début du XIXe siècle, Montmartre reste une colline sacrée, un lieu de pèlerinage fervent où chaque année, à Pâques ou au 1er mai ou à la Pentecôte, serpentaient de longues processions de fidèles portés par leur foi vers l’église et le calvaire en implorant le pardon pour les libres penseurs des Lumières et les auteurs de sacrilèges de la Révolution.
Au XVIIe siècle, bourgeois aisés et aristocrates s’étaient fait construire des folies pour profiter du grand air de la campagne. En 1774, Antoine Gabriel Sandrin avait acheté à Montmartre une vaste propriété lotie d’une très belle maison qu’il fit détruire et remplacer par une « folie », une demeure vaste, élégante perdue dans un jardin à l’anglaise où potagers et vergers escaladaient les escarpements. On l’admirait de loin.
La propriété est revendue en 1805 à Pierre-Antoine Prost, médecin aliéniste qui y fonde une maison de santé pour malades mentaux. En 1820, il la cède au docteur Blanche qui se propose de soigner les artistes ravagés par la syphilis, par l’absinthe et le délirium tremens. Un de ses patients célèbre est Gérard de Nerval.

Les bouchers et les mauvais garçons
Et les bouchers ? Ils sont l’objet de jugements pour le moins contrastés. Émile de Labédollière, écrivain et journaliste note en 1849 : « Sans cesse occupés à tuer, à déchirer des membres palpitants, les garçons d’échaudoir contractent l’habitude de verser le sang. Ils ne sont point cruels, car ils ne torturent pas sans nécessité et n’obéissent point à un instinct barbare. Mais, nés près des abattoirs, endurcis à des scènes de carnage, ils exercent sans répugnance leur métier. Tuer un bœuf, le saigner, le souffler, sont pour eux des actions naturelles ».
Dans « Montmartre du plaisir et du crime », publié en 1980, l’historien Louis Chevalier explique la violence qui a pu régner sur ces boulevards par la présence de ces abattoirs, bien après l’annexion de 1860, bien plus d’un siècle après leur fermeture à la fin du Second Empire.
Violence des bouchers qui ne déplaisait pas forcément aux dames venant consommer un bol de sang, remède à la consomption, - on imagine la Dame aux Camélias -, et aussi, disait-on, à certains messieurs. Origine, toujours selon Louis Chevalier, du Pigalle des mauvais garçons, souteneurs, jouant forcément du couteau et aussi du revolver. Mélange de différentes sociétés ne détestant pas s’encanailler.

