Lundi 20 Août 2018

Association des quartiers de la place de Clichy, des avenues de Clichy et de Saint-Ouen

Les Protestants aux Batignolles

L'église protestante du Boulevard des Batignolles

Sans doute connaît-on le temple des Batignolles et l’église luthérienne de la rue Dulong. Depuis les années 1830, les protestants sont très présents aux Batignolles. Et ils ont marqué le quartier de leur empreinte.

L’établissement des Protestants aux Batignolles est la rencontre d’un moment politique : l’Orléanisme et, pour les Luthériens, d’une communauté : les Allemands de Paris. Avant la Révolution, le culte protestant n‘était célébré à Paris que dans quelques ambassades étrangères. 1789 proclama la liberté des croyances religieuses. Si le Concordat avec le culte catholique (1801) a été étendu aux cultes protestant et israélite (1808), les Bourbons, de retour en 1814, n’étaient guère favorables au protestantisme.

Ce n’est pas le cas de Louis-Philippe d’Orléans qui est « protestant-friendly » : trois de ses enfants dont le prince héritier (1837) épouseront des Protestants. En 1834, des protestants de la commune de Batignolles-Monceaux décident de construire un temple. Réunis chez Matthias Baraton 17 rue Saint-Louis (actuelle rue Nollet), ils acquièrent un terrain de 490 m2 au 38 boulevard Extérieur (bd des Batignolles). Ce premier temple de 225 places construit en bois est consacré le 25 décembre 1834 « en présence de représentants du ministère des cultes, de 24 pasteurs de toutes les régions de France et d’un très grand nombre de fidèles de l’Eglise réformée et de l’Eglise de la Confession d’Augsbourg (luthériens) ».

Ce lieu de culte dirigé par un conseil de six membres réformés et luthériens réunit les deux grands courants issus de la Réforme. En 1836, il est prévu que la Cène à Pâques sera présidée par un pasteur luthérien, la Cène de Noël par un pasteur réformé. Mais, en 1840, par décision de leur consistoire, les pasteurs luthériens ne peuvent plus prêcher au temple des Batignolles. Ce premier temple fut agrandi en 1859 avec 560 places pour la très vaste paroisse des Batignolles aux franges du Paris d’alors, « du Point-du-Jour à Bercy » : plus de 600 000 habitants dont 10 000 protestants.

En 1860, après l’annexion à Paris des communes suburbaines, la paroisse des Batignolles devient l’une des cinq paroisses réformées du Consistoire de Paris : sur les douze membres de son Conseil presbytéral, cinq représentent les Batignolles. Du temple des Batignolles essaiment d’autres paroisses, à l’Etoile, Montmartre, Belleville, en banlieue aussi : Neuilly, Clichy, Bois-Colombes… On souhaitait alors « que s’établisse un lien étroit de solidarité entre les familles riches de la Plaine Monceau et les pauvres du quartier des Epinettes, de Levallois, de Clichy, de Saint-Ouen ».

De 1895 à 1898, l’architecte Félix Paumier construit un nouveau temple de style néo-roman, pouvant accueillir 1000 paroissiens. On y installe un grand orgue du célèbre facteur Merklin, qui figure à l’inventaire des orgues de l’Ile de France. Les pasteurs habitent alors aux 5 et 7 rue des Batignolles. En 1972, pour augmenter l’espace, le bâtiment est coupé en deux dans le sens de la hauteur. Pour les adultes, dès 1832, la Société centrale protestante d’évangélisation fonde aux Batignolles une école préparant des jeunes gens aux facultés de théologie de Paris et Montauban et, à la fin du XIXe siècle, une Ecole préparatoire de théologie rue Lemercier puis rue Nollet, aujourd’hui à Montpellier.

Une école journalière est créée dès 1835 « pour les enfants dont les parents sont, par leur situation financière, hors d’état de pourvoir à leur éducation ». En 1848, une Ecole préparatoire des Batignolles s’installe au 103 rue Nollet dirigée par le pasteur Boissonnas. En 1847 est créé un « asile » pour domestiques protestants 85 rue Legendre, en 1858 un orphelinat 15 rue Clairaut (nommée alors rue Sainte-Thérèse) qui accueillera jusqu’à 50 enfants.

Dans les années 1850, M. Beigbeder, alors adjoint au maire des Batignolles, fonde l’institution Duplessis-Mornay, du nom d’un calviniste ami d’Henri IV. Pendant le siège de Paris, elle accueillera des orphelins et des enfants trouvés, à l’initiative de Ferdinand Buisson (voir encadré ci dessous). Une maison de santé est fondée cité des Fleurs, ensuite transférée à Neuilly.

Des pasteurs dont la renommée dépasse les Batignolles

Athanase Coquerel fonde le temple des Batignolles en 1835. Formé à Montauban et à Genève, exerçant à Nîmes, il avait été appelé à Paris en 1830 par quelques protestants des Batignolles, luthériens et réformés, sans l’avis du Consistoire réformé. Jugé grand prédicateur, il entre en conflit avec les calvinistes rigides et en 1840 n’a plus le droit de prêcher au temple des Batignolles. Elu député aux assemblées Constituante de 1848 et Législative de 1849, il participe à l’élaboration du décret de 1852 créant le Conseil central des Eglises réformées. Son fils, prénommé aussi Athanase et pasteur lui aussi est le prédicateur favori du mouvement libéral.

En 1861, il fonde une Union protestante libérale. En 1851, Louis Vernes, polytechnicien puis pasteur, s’installe au temple des Batignolles. Il y restera quarante ans. Il est aussi pasteur de Montmartre, La Villette, Belleville, Saint-Denis, « de la Seine à la Seine, du Point-du-Jour à Bercy ». Son fils Charles Vernes lui succède de 1891 à 1926. En 1925, il est président du Consistoire des Eglises réformées de France. A l’occasion de son départ, Gisèle Casadesus, 9 ans, lui remet un bouquet ; cette grande comédienne maintenant centenaire est une assidue du temple des Batignolles.

Du côté des Luthériens Au milieu du XIXe siècle, les Luthériens, très présents en Alsace et dans le pays de Montbéliard, sont peu nombreux en région parisienne. La communauté est issue de l’immigration du XVIIIe siècle, particulièrement des artisans d’art : ébénistes comme Riesener, bijoutiers, imprimeurs sur tissu comme Oberkampf. Ils travaillent « dans de grands ateliers où on ne se croirait pas à Paris mais à Berlin ou à Leipzig ».

Sous l’Ancien régime, ils ne peuvent se réunir que dans les chapelles des ambassades (Suède, Danemark). Napoléon, souhaitant les couper des ambassades étrangères, autorise en 1808 une Eglise luthérienne (on dit alors de la Confession d’Augsbourg) pour la Seine et les départements voisins. L’église catholique des Billettes dans le Marais, désaffectée, est mise à la disposition du consistoire. Ce sera le seul lieu de culte luthérien à Paris, jusqu’en 1843 date de la création de la paroisse de la Rédemption rue Chauchat dans une ancienne halle d’octroi.

D’autres Allemands, plus nombreux, arrivent de Hesse ou du Palatinat sans qualification professionnelle : balayeurs de rues, terrassiers, chiffonniers, travaillant dans les carrières ou les travaux de chemin de fer. « Pour eux, la patrie allemande n’avait plus de place et ils n’avaient pas les moyens d’émigrer vers l ’Amérique. »

En 1843, les pasteurs Louis Valette et Louis Meyer, de la paroisse des Billettes créent une Mission allemande, devenue Mission allemande et française puis Mission intérieure. Le prêche ne va pas sans l’enseignement et les œuvres de charité Ces travailleurs allemands sont à l’origine de la présence de l’Eglise luthérienne aux Batignolles. Le pasteur Frédéric Bodelschwing intervient d’abord à Montmartre et à La Villette puis aux Batignolles où, en 1860, route d’Asnières, un chalet en bois sert de lieu de culte et d’école.

L’indemnité perçue après expropriation permet d’acheter un terrain 47 rue Dulong pour construire en 1866 l’église évangélique luthérienne de l’Ascension, offrant environ 120 places. Le culte est célébré d’abord en allemand par le pasteur Paul Muller, puis aussi en français par le pasteur alsacien Charles Pfender. La paroisse luthérienne des Batignolles connaît des temps difficiles avec la guerre franco-allemande de 1870-1871 et le départ de nombreux Allemands, les hommes ayant trois jours pour quitter la ville, puis la coupure avec les Luthériens d’Alsace-Moselle, difficultés amplifiées par les lois scolaires de Jules Ferry. Pourtant, en 1910, l’église de la rue Dulong est agrandie et la façade redessinée pour recevoir davantage de fidèles : leur nombre est alors estimé à 1 500, de Saint-Ouen à Boulogne.

Et ensuite ? Nous nous sommes attachés ici aux débuts du protestantisme. Il semble bien installé vers 1880, au point que dans le texte de fondation d’une école catholique du secteur, cette paroisse est décrite comme « une des plus pauvres de Paris et des plus travaillées par le protestantisme »… Il faudrait évoquer les lois de laïcité qui ont conduit les protestants à abandonner leurs écoles, ce qui semble avoir été plus difficile pour les Luthériens que pour les Réformés. Evoquer aussi, plus tard, de belles réalisations comme la CIMADE en 1939 ou l’ACAT Action des chrétiens contre la torture, en 1974 créées par des protestants. C’est, nous dit-on, le rôle des minorités de lancer des idées de les faire vivre puis d’élargir à d’autres militants. Et aussi la rencontre de croyants de différentes origines, le rapprochement aussi avec d’autres chrétiens : depuis plusieurs années, catholiques et protestants organisent ensemble l’aide à des personnes en difficulté.

Depuis 2013, Réformés et Luthériens ont fusionné dans une Eglise protestante unie de France.

Philippe Limousin

Portraits

Félix Pécaut (1828-1898)

Béarnais, il étudie la théologie à Montauban, puis à Berlin et Bonn. Il prêche à Salies de Béarn. Jugé trop libéral, il en est quasiment expulsé. C’est alors, en 1852, que son oncle M. Beigbeder l’appelle à Paris pour diriger l’institution Duplessis-Mornay qu’il a fondée aux Batignolles. Pécaut y invite des anciens de Montauban, protestants libéraux comme Théophile Bost. Installé plus tard en Suisse, il y rencontre Ferdinand Buisson. Une Eglise libérale est fondée en 1869 à Neuchâtel dont Pécaut est le pasteur. De retour à l’avènement de la IIIe République, il témoigne, selon des protestants, « de convictions libérales menées à l’extrême (…) que lui-même n’ose plus se dire chrétien ». Il et de ceux qui, avec Ferdinand Buisson, travaillent à l’installation de l’école publique, particulièrement à la réforme de l’enseignement primaire.

Félix Pécaut est de 1880 à 1896 directeur de l’Ecole normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, formant les formateurs et les inspecteurs des institutrices publiques. II fut un ardent défenseur du capitaine Dreyfus.

Ferdinand Buisson (1841-1832)

Parisien, agrégé de philosophie, il s’exile en Suisse en 1866 pour ne pas prêter serment à l’Empire. Il tente de mettre en place une Eglise protestante libératrice avec Félix Pécaut et Jules Steeg, « sans clergé et sans dogme » et adhère à l’Alliance Internationale des Travailleurs.

Dès le 5 septembre 1870, il revient à Paris, logeant chez sa mère 49 Grande rue des Batignolles (avenue de Clichy). Il se met au service de la municipalité du XVIIe arrondissement qui lui confie la direction de l’orphelinat municipal, logé semble-t-il dans les locaux du pensionnat protestant Duplessis-Mornay puis 46 rue du Port de Saint-Ouen (plus tard rue Pouchet), premier orphelinat laïc accueillant 80 enfants en juin 1871. Il habite alors 61 Cité des Fleurs. Cette institution deviendra l’Orphelinat de la Seine, pratiquant une pédagogie libertaire avant la lettre.

Jules Simon, ministre de l’Instruction publique le nomme à la direction des établissements scolaires parisiens, suscitant la réaction du « parti religieux », qui le conduit à renoncer. Buisson devient toutefois une référence en matière de pédagogie et sera de ceux qui, autour de Jules Ferry, prépareront les grandes lois fondant l’école publique. Il est directeur de l’enseignement primaire de 1879 à 1886. Professeur de théologie en Sorbonne en 1890, il supervise parallèlement le travail d’écriture des lois sur la laïcité.

Député radical de la Seine de 1902 à 1914 puis de 1919 à 1924, il préside en 1905 la commission parlementaire qui rédige le texte de loi de séparation des Eglises et de l’état. Partisan de Dreyfus, il participe en 1898 à la fondation de la Ligue des droits de l’homme qu’il présidera de 1913 à 1926. Œuvrant au rapprochement franco-allemand après 1918, il reçoit le prix Nobel de la paix en 1927 avec l’allemand Félix Quidde. Dans cette partie de sa vie, Ferdinand Buisson est à peu près « président de tout ». On est alors un peu loin des Batignolles… Pourtant, c’est bien lui qui avait fondé au 52 boulevard des Batignolles un éphémère Journal de la République des travailleurs avec Benoît Malon et Elisée Reclus qui seront Communards. Malon est élu adjoint au maire du XVIIe en novembre 1870. Pendant la Semaine sanglante en mai 1871, Buisson cache Benoît Malon, traqué, chez le concierge du temple des Batignolles, protégé par la femme du pasteur Vernes.

Date de publication : 
14 janvier 2018