Jeudi 26 Avril 2018

Association des quartiers de la place de Clichy, des avenues de Clichy et de Saint-Ouen

A la rencontre de Magnum Photo

 

Voilà presque deux ans, la célèbre agence Magnum Photos installait son nouveau siège social parisien rue Hégésippe Moreau dans une ancienne usine de linge rie. L’immeuble, à deux enjambées du cimetière Mont martre et de la Place de Clichy, réorganisé de fond en comble, abrite désormais les activités de l’agence, compétente pour tout le continent européen à l’excep tion des Îles Britanniques.

Pour les amoureux de la photographie et tous ceux qui gardent le souvenir mythique des lumières étince lantes de la Place de Clichy, la nouvelle résonne comme un présage, non pas nostalgique, mais heureux d’une rencontre renouvelée de ce quartier avec l’ima-ge. Raison de plus pour donner à connaître le joyau de notre mémoire collective et l’outil moderne et efficace qu’est depuis 1947 l’agence Magnum Photos.

L’agence fondée par Robert Capa, Henri Cartier- Bresson, Maria Eisner, George Rodger, David Seymour et William Vandivert possède la forme d’une S.A.R.L., tout en fonctionnant sur le mode d’une coopérative. Ini- tialement basée à Paris et New York, possédant depuis des bureaux à Londres et Tokyo, elle s’organisa selon un principe véritablement révolutionnaire : les photogra- phes membres de l’agence sont propriétaires de leur outil de travail, de leurs négatifs et de leurs originaux, décident de leurs sujets de reportage et de travail, sélectionnent eux-mêmes les photographies à diffuser et s’attachent à établir leurs droits d’auteur sur leur production.

Cette nouvelle organisation, en opposition au statut de photographe-salarié d’un magazine d’images comme Berliner Illustrierte Zeitung, Life, Vu, Picture Post, Time ou National Geographic, à qui l’on assigne contenu de son travail, durée d’éxécution et salaire, les négatifs, leur utilisation, les droits dérivés restant propriété du journal, garde tout son intérêt alors que numérisation photographique, Internet et copyright font l’objet de ba- tailles planétaires, de concentrations capitalistiques et de longs débats diplomatiques. C’est ce mode d’organi- sation visionnaire que défend continûment l’agence Magnum Photos au bénéfice de tous ses membres.

Si les personnalités extraordinaires qui ont présidé à la création de cet outil unique ont très tôt affirmé par l’excellence de ses premiers membres (Werner Bischof, Ernst Haas, Eve Arnold, Burt Glinn, Erich Hartmann, Erich Lessin, Marc Riboud, Dennis Stock, Kryn Taconis) le caractère prestigieux des productions de Magnum Photos, l’agence poursuit par son mode de recrutement la recherche de sa remarquable exception. Comprenant aujourd’hui une soixantaine de photographes, dont cer- tains habitent le 18ème, comme Abbas, Luc Delahaye, Jean Gaumy, l’agence, car elle est leur propriété col- lective, chaque membre plein possèdant une voix et une part sociale de son capital, a instauré un processus sévère de sélection de ses nouveaux membres. Lors de la réunion annuelle de tous ses membres, pendant laquelle sont discutées les questions générales de l’administration de la société,sont présentés les port- folios des candidats potentiels ; les candidats reçus après un vote deviennent nominee member et, sans obligation réciproque d’aucune sorte, sont invités à se familiariser avec l’agence. Deux ans après, ces nominee members présentent à nouveau leurs travaux pour acquérir la qualité d’associate member (membre associé) ; en cas de succès, liés aux règles de fonction- nement de l’agence, ils bénéficient de tous ses servi- ces mais sans pouvoir participer au vote concernant la gestion de l’agence. La qualité de membre à part en- tière s’acquiert à l’issue d’une période de deux ans et une ultime présentation de leurs travaux : elle vaut pour tous les aspects du fonctionnement de l’agence et aussi longtemps que le photographe le désire. À ce jour, aucun photographe de Magnum n’a jamais été exclu ni invité à partir.

Cet élitisme démocratique a produit les essais photo- graphiques les plus marquants du XXème siècle : repor- tages classiques de R.Capa ou H.Cartier-Bresson, essais photographiques mondialement célèbres tels celui de Philip Jones Griffiths Vietnam Inc. ou celui de JosefKoudelkaGipsies(LesGitans),jusqu’auxtravaux récents de Gilles Peress sur la crise du Kosovo, deux essais photographiques de David Alan Harvey sur Cuba, le reportage sur la chrétienté à la fin du XXème siècle d’Abbas.

Ce ne sont là que quelques exemples de l’abon- dante production des photographes de Magnum, travaillant sur des sujets par eux choisis, parfois pendant plusieurs années, ou répondant aux de- mandes des plus grandes compagnies publicitai- res ou éditoriales.

Aujourd’hui, MagnumPhotos dispose d’une ban- que d’un peu plus un million de clichés photogra- phiques, en noir et blanc ou en couleurs, datant des années 1930 jusqu’aux premiers mois de l’année 2001, disponibles en tirage ou en fichiers numérisés. Et, avec plus d’un demi-siècle d’histoi- re condensée de l’aventure humaine dans ses cartons et ses disques durs, l’agence a développé une abondante activité éditoriale (32 ouvrages parus en 2000), une compétence reconnue d’orga- nisation d’expositions temporaires en collaboration avec les musées et les galeries les plus célèbres de la planète. Elle accueille aussi les chercheurs et s’ouvre à toutes leurs curiosités. Outre ces activités d’archivage et de mise en valeur du fond Magnum, l’agence se charge chaque jour de la vente des clichés, du respect scupuleux par les éditeurs du droit des auteurs, à la fois juridique, moralmaisaussiartistique-ledroitdereproduction d’une photographie n’autorise pas à recadrer ou retoucher le cliché -, toutes activités qui absorbent une somme inouïe d’efforts et de combats. Ainsi, ce sont trente cinq personnes qui, à temps plein, travaillent à Paris pour poursuivre l’utopie créatrice des fondateurs.

Que Paris accueille cette entreprise originale, l’histoire nous l’explique sans doute. Mais la pho- tographie a vécu avec le tournant du millénaire unemutationradicale.D’abord,parcequelapho- tographie attire désormais les collectionneurs et lesinvestisseurs,certainsdirontlesspéculateurs. Il existe désormais un marché, des salles de ven- tes,desfortunespouracquérirdesclichéshistori- ques,desportfoliosvoiredescollectionsentières. Desamoureuxdespremiersjours,telRogerThé- rond,donnentàvoirleurscollectionsparticulières

Le Mur, Berlin, 1989 © Gilles Peress / Magnum Photos

amassées patiemment, des musées s’ouvrent. Cet art si particulier de l’instant volé à la vie éphé- mère intéresse de plus en plus le grand public, comme en témoigne le succès en l’Hôtel de Sully de l’exposition sur la guerre civile espagnole - et Robert Capa n’est-il pas nos yeux, notre cœur et notre déchirement d’âme ? - ou encore, de cette présentation des photographes hongrois Kertesz et Detvay à la Maison Européenne de la Photo- graphie, révélant ou rappelant en cette année de la Hongrie en France, que l’Europe vit aussi dans cespayspassilointainsquenousavonsdésappris mais que tout nous rend proches. La presse dé- laissant la photographie d’auteur originale ou se fournissant directement auprès des grandes agences de presse, les agences historiques de photojournalisme comme Sygma ou Gamma, sont devenues la propriété de groupes comme Hachette ou Corbis-Microsoft et Sipa, la dernière indépendante, est rachetée par le groupe Pierre Fabre.S’opèreainsilebasculementgéographique desgrandesagencesd’images,desonlieude naissance historique, Paris, vers la côte ouest d’AmériqueduNord,Seattle,siègedeCorbiset de Getty Corporation. Le défi de la numérisation etlamiseàdispositiondesimagessurlaToile mobilisent de tels moyens financiers que peu d’agences parviennent à l’équilibre et doivent perdreleurindépendance.Ainsidevine-t-onque

le combat de Magnum Photos pour une éthique et un droit véritables des auteurs-photographes ressortit in fine d’une autre vision du monde, une Weltanschauung modelée au creuset de cette Europe d’avant la Seconde Guerre Mondiale, qu’un David Seymour, né à Varsovie, formé à Leipzig et Paris, même devenu citoyen des États Unis d’Amérique, allait au cours de tous ses repor- tages, plus européen que tous les européens réunis, nous donner à comprendre, sans doute des décennies avant tous les autres ?

Bref, c’est bien un enjeu de civilisation, et il suffit d’y aller voir, que Magnum Photos défend.

Depuis Paris, au cœur de notre quartier.

Souhaitons plein succès à cette aventure humaine.

Que tous ses projets, présents ou à venir, reçoivent le meilleur accueil de la Ville-lumière !

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